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Michel Le Bris : « La Bretagne est un imaginaire »

Du 3 au 5 juin prochain se tiendra à Saint-Malo la 28e édition du festival Étonnants Voyageurs. Plus de 200 écrivains du monde entier y sont attendus. Le fondateur de l’évènement, Michel Le Bris, revient sur les enjeux contemporains de la littérature. Pour Bretons, le natif de Plougasnou, ancien militant d’extrême gauche, qui fut un des fondateurs de Libération, donne son regard sur l’identité bretonne...

Bretons : Le thème de cette édition d’Étonnants voyageurs est “Démocratie, littérature, mêmes enjeux”. Pourquoi ce thème ?
Michel Le Bris : Il s’est imposé comme une évidence : tous les thèmes que nous agitons de festival en festival tournent autour de cette idée de démocratie, du sentiment d’une crise profonde, sous de multiples formes – et de la conviction que démocratie et littérature ont partie liée, en ceci qu’elles engagent une idée de l’être humain. La démocratie ne se limite pas à des lois : celles- ci ne sont que coquilles vides si s’oublie ce qui les fonde. La littérature, l’art portent cette idée, créent de l’être ensemble. La littérature n’est jamais aussi forte que quand elle manifeste cette capacité à donner un visage à l’inconnu de ce qui vient. Rappelez-vous, dans les années 1960, une voix éraillée, quelques accents de guitare… Et la jeunesse d’Europe
et d’Amérique a su que nous changions de monde. C’était Bob Dylan. Pour savoir ce qui se préparait, ce qui allait se cristalliser en Mai 68, il valait mieux écouter Bob Dylan que lire les éditos des spécialistes de la politique ! Les artistes ont cette capacité à donner un visage à ce qui n’a pas encore été formulé. À travers des notes de musique, une chanson, des livres, tout à coup, les gens se reconnaissent, ont le sentiment d’une communauté. L’art a cette capacité de créer de l’être ensemble.

C’est un thème d’actualité…
Aujourd’hui, un monde disparaît, dans les soubresauts, les craintes, les terreurs, les retours en arrière. Trump, bien sûr, Daesh, la montée partout des extrémismes, des nationalismes – voyez, en Inde –, la haine ou la fatigue de la démocratie… Des vieilles idéologies se réveillent, pas seulement au Front national mais aussi à gauche. Et un monde nouveau arrive, fascinant et inquiétant, aussi. On se cramponne à ce qui existait avant ou à ce qu’on imagine qui existait avant. Dans ces moments-là,la création artistique devient un enjeu essentiel : quelle idée nous faisons-nous de l’être humain ?
Nous sommes devant une crise gigantesque de la représentation, de la démocratie, avec ce sentiment d’un délitement de la société, de quelque chose qui se défait dans le corps social, d’une fatigue du sentiment démocratique : comme quelque chose qui tourne à vide, avec des mots vidés de leur substance. Haine de la démocratie : les djihadistes, bien sûr, mais pas seulement. On dirait qu’une lutte contre la démocratie est engagée partout. Quand j’entends des mots d’ordre aujourd’hui dans la rue, mettant sur le même plan le fascisme et Macron, je me dis qu’on a perdu toute boussole, tout critère de jugement de la réalité. Ce sont des signes inquiétants.
Ce que je voudrais, à travers Lien : ce festival, c’est que l’on revienne à ce qui fonde la démocratie. Que l’on comprenne que ce n’est pas seulement la loi de la majorité, qu’elle est ce pari fou, fragile – mais c’est peut-être cette fragilité qui en fait la force – d’une possible communauté des êtres humains basée sur la reconnaissance de la singularité de chacun. Ce qui apparaît contradictoire. Sauf que c’est précisément ce que la littérature, le poème, la musique font. L’expression la plus extrême d’une singularité par un créateur n’éveille-t-elle pas des échos, parfois, dans des multitudes ? La puissance d’une chanson parfois a quelque chose d’extraordinaire.

Selon vous, la langue n’est pas le critère unique de l’identité bretonne ?
Pour une raison simple. On n’a jamais parlé breton dans une moitié de la Bretagne. Alors si la langue est le critère premier d’appartenance, cette moitié-là est bretonne ou pas ? La langue est un critère important, constitutif, mais pas exclusif, sinon il y a une partie de la Bretagne qui est française. Si ce n’est pas la langue qui est l’élément identitaire premier, c’est forcément un imaginaire. Ce n’est pas un hasard quand même si dans les courses transatlantiques, sur cinquante marins qui prennent le départ, il y en a trente qui viennent de deux ou trois ports de Bretagne. Il y a un rapport singulier à certaines choses. À la nature, à la mer, à l’illimité, au fantastique. À l’imaginaire. Voyez Chateaubriand !

 

Retrouvez la suite de cet entretien dans le magazine Bretons de juin 2017.

 

 

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