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Hervé Le Treut “Les sceptiques ne sont pas des climatologues”

01/04/2010
Membre de l’Académie des sciences et directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, le climatologue Hervé Le Treut a participé aux travaux du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). À l’occasion de la sortie du livre de Claude Allègre qui conteste les conclusions de ces chercheurs, Hervé Le Treut rappelle pour Bretons quelques certitudes scientifiques et analyse les raisons de l’émergence d’un discours “climato-sceptique”.

Bretons : Pouvez-vous rappeler quelques certitudes en matière de climat ? D’abord, la terre se réchauffe-t-elle ?
Hervé Le treut : Oui. Ce qui est important, c’est de mettre cela en perspective. Le climat subit des fluctuations naturelles incessantes, de quelques dixièmes de degré, avec des années plus chaudes ou plus froides. Maintenant, ce qui est en train de se mettre en place de manière très récente, c’est un mécanisme qui est potentiellement beaucoup plus puissant. Je dis potentiellement car nous ne sommes qu’au début. Les émissions de gaz à effet de serre ont commencé dans les années 1950-60. Elles existent depuis le début de l’ère industrielle mais elles ont décollé au milieu du 20e siècle. Avec un effet qui s’accentue dans le temps, puisque ce sont des gaz comme le CO2 qui restent très longtemps dans l’atmosphère, plus de 100 ans. Ce stockage a commencé à produire des effets dans les années 70-80, et c’est dans les années 90 qu’on a commencé à voir le climat changer d’une manière qui semble véritablement due aux activités humaines. Un réchauffement qui a été annoncé à l’avance par les modèles physiques ! On a anticipé un changement qu’on est actuellement en train d’observer. Mais l’essentiel concerne le futur, car on est dans une phase de démarrage de ce réchauffement, où on le discerne, où il est mélangé avec des fluctuations naturelles et où il peut y avoir des années plus froides que d’autres. Mais si on se projette dans le long terme, à quelques décennies, on est sûr qu’on va avoir des réchauffements. Et selon ce qu’on émet en gaz, on pourra avoir des réchauffements qui peuvent aller de 2°C jusqu’à 5 ou 6° C. Ce qui est considérable.

Cela aura-t-il vraiment des conséquences importantes ?
Oui. La dernière fois que la terre s’est réchauffée de 5 à 6°C, c’est au moment de la grande déglaciation, quand tous les grands glaciers qui étaient sur les continents d’Europe et d’Amérique ont fondu. Ce sont donc des choses importantes.

Pourtant, Claude Allègre dit “2°C, la belle affaire”…
Il y a beaucoup d’études qui montrent que 2°C ce n’est pas bénin. Ça dépend de ce qu’on qualifie d’important. Si on juge cela par rapport à la disparition de la vie sur terre, et de l’homme, non, on n’est pas dans ce cadre-là. Mais si on regarde la capacité de modifier profondément notre environnement avec des difficultés d’adaptation pour beaucoup de gens, oui, on en est là. On peut avoir des régions qui s’assèchent de manière importante, des régions côtières qui soient sous pression d’un relèvement du niveau de la mer qui ne sera pas de plusieurs mètres mais peut-être d’un demi-mètre ou un mètre en fin de siècle, on sera sous la menace de cyclones qui pourront être plus puissants, et qui pourraient arriver dans des régions où ils n’ont pas l’habitude d’arriver… On sera dans un climat qui ne sera tout simplement pas celui auquel nous sommes habitués et auquel on s’est adapté, et qui impliquera un certain nombre de surprises, d’effets inattendus et des efforts pour s’adapter à ces conditions nouvelles. Par exemple, 2°C, cela suffit pour éradiquer le hêtre en France. Ce n’est pas neutre. Maintenant on peut vivre sans hêtre… C’est ça la juste mesure des choses, il faut essayer de le prendre sans catastrophisme, de la manière la plus factuelle possible.

Claude Allègre dit que “la mécanique du climat est trop complexe” pour faire des prévisions à long terme…
Non, ce n’est pas vrai. On ne sait pas faire de prévisions détaillées, mais nous avons des modèles qui, avec un formalisme mathématique unique, figé, permettent de reproduire une planète artificielle qui fonctionne, qui a ses anticyclones, ses dépressions. On crée cette planète selon les lois de la physique. Si on change des paramètres externes, comme l’insolation, on est capable de reproduire par exemple le moment où le Sahara était fertile il y a 5 ou 6 000 ans, de faire des choses comme passer d’un hiver à un été avec les mouvements de masse d’air que ça implique, les phénomènes de mousson saisonnière, l’apparition de phénomènes du type El Niño… Après beaucoup d’années de travail, on a réussi à ce que les modèles rendent comptent de tout cela. On ne peut pas dire que ce soit une photographie parfaite du monde réel. Mais ce sont des outils qui reproduisent suffisamment de modes de variabilité observés dans le monde réel, pour qu’on puisse croire que ce soit la meilleure anticipation de ce qui peut se produire dans les années qui viennent.

Ce réchauffement, peut-on l’inverser ?
Il faudrait pour cela diminuer les gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le problème, comme je l’ai dit, c’est qu’ils y restent longtemps, et qu’il faut donc du temps. Il faudrait diminuer de moitié les émissions pour stabiliser le système, pour stabiliser la composition chimique de l’atmosphère. Mais il faut le faire vite, car comme ces gaz se stockent dans l’atmosphère, le retour en arrière sera difficile et prendra beaucoup de temps.

Combien de chercheurs composent le Giec ?
Il y a trois rapports du Giec, composés de quinze chapitres en moyenne. Dans chaque chapitre vous avez deux auteurs coordinateurs et dix ou quinze auteurs qu’on appelle principaux. Ce sont les auteurs qui ont été affiliés au Giec durant toute la durée de l’exercice. Après il y a des contributeurs, il y a aussi des reviewers, et quand on ajoute tous ceux-là, ça fait des milliers de personnes.

Et face à ça, quelques dizaines de sceptiques ?
Oui, quelques dizaines.

Mais ce sont pourtant des gens qui ont aussi des diplômes scientifiques ?
Oui, mais pas de climatologie. La communauté climatique elle est identifiable par ce qu’elle a fait. On n’a pas de carte lorsqu’on est climatologue, mais il y a des gens qui ont participé à l’élaboration des modèles, de systèmes d’observation… La communauté climatique n’est pas composée de gens qui ont tout le temps travaillé sur le changement climatique, mais qui ont été actifs dans la compréhension des phénomènes climatiques. Et si on prend la communauté de manière globale, il y a très peu de sceptiques. Il y a des nuances très fortes sur les incertitudes, la manière d’interpréter ces problèmes dans un contexte d’interaction avec la société : est-ce que c’est important ou pas, plus important que le problème de l’eau…

Il y a du débat, mais sur les nuances ?
Il y a du débat mais sur les conséquences, sur les certitudes qui entourent ces conséquences. Maintenant sur le fait de savoir si le climat se réchauffe si on met des gaz à effet de serre, là il n’y a pas beaucoup de débat.

Pourquoi pensez-vous que tout d’un coup ces conclusions consensuelles ont été attaquées ?
Nous ne savons pas. Il y a dans la communauté des gens qui disent : “Ne cédons pas à la panique en pensant qu’il y a des complots à droite à gauche. On a vu la bulle médiatique qui s’est emballée au moment de Copenhague et maintenant autour de ces informations sur les petites erreurs qu’a commis le Giec. Et elle s’emballera encore pour autre chose ensuite". Je crois quand même qu’il y a des gens qui ont aujourd’hui intérêt à ce que le diagnostic scientifique autour de ces problèmes cesse d’être entre les mains de la communauté scientifique internationale pour être dans des mains plus privées. Cette expertise du Giec qui est sous l’égide de l’Onu, à un niveau international, est quelque chose de très rare. Prenez le débat sur les OGM ou sur d’autres problèmes scientifiques ou de société : la compétence est tenue par des intérêts nationaux, privés, très rarement distribuée à l’échelle de toute la communauté internationale. Et je crois qu’il y a des gens qui souffrent de cette expertise très largement répartie comme dans le domaine climatique. Est-ce que ce sont eux tous seuls qui créent cette vague de scepticisme ou est-ce qu’elle est auto entretenue par un phénomène médiatique ? Je ne sais pas mais je crois qu’il y a quand même des gens qui se sentent mal à l’aise avec le Giec pour des raisons personnelles.

Pour des raisons économiques aussi certainement ?
Absolument. Il y a des gens qui sont
anti-Giec pour des raisons viscérales, de vision du monde, mais d’autres qui sont anti-Giec pour des raisons économiques.

Mais la science se nourrit du débat, il est plutôt normal qu’il y en ait dans la communauté scientifique ?
Mais il y a tout le temps du débat dans la communauté scientifique. Le débat est permanent. Sauf que là, le débat dont on parle n’est pas un débat scientifique. On pointe quelques erreurs, trouvées dans les gros documents desquels on extraie des résumés pour les décideurs. Et les points sur lesquels on trouve ces erreurs ne figurent pas dans les documents transmis aux décideurs, il n’y a donc pas eu de contamination du débat par ces erreurs.

N’est-ce pas aussi le contrecoup d’un certain catastrophisme ? Récemment encore, on évoquait le réchauffement climatique lors de la tempête Xinthia ?
Oui, il y a toujours ce risque. Quand il y a eu la dernière tempête, Klaus, dans les Landes, j’ai entendu le soir même des gens dire à la télévision que c’était à cause du réchauffement climatique. Alors qu’on sait bien que ce n’est pas le cas, les tempêtes hivernales ne sont a priori pas favorisées par le réchauffement climatique et on ne voit pas leur fréquence augmenter statistiquement de façon très claire. Il y a donc des choses qui vont au-delà de ce qu’on voudrait dire en tant que scientifique et il y a certainement un contrecoup à cela.

Avez-vous peur des effets sur l’opinion de ce discours climato-sceptique ?
Absolument, oui. Parce qu’en fait l’opinion ne comprend pas bien. Et si on imagine quelqu’un qui regarde la télé, qui reçoit des petits bouts d’information disséminés au fil des mois ou des années, il n’a pas moyen de se faire une synthèse à peu près compréhensible de tout ça. Cette compréhension du système est réservée à des gens qui lisent des livres ou des articles de fond et elle n’est pas possible pour les autres. Donc dans cette situation où il y a une sous-éducation très forte des gens, le dernier qui parle ou celui qui parle le plus fort a raison. Et l’opinion peut être extrêmement versatile, parce qu’elle n’est pas bien formée et informée.

On a aussi l’impression qu’il y avait une attente de ce genre de discours, et que maintenant qu’il y en a des représentants, on leur donne la parole ?
Oui, je pense qu’effectivement il y a une attente mais aussi une fabrication. Le discours des scientifiques est un discours qui est ennuyeux, pour ne pas dire un mot plus grossier. Du premier rapport du Giec en 1990 jusqu’à maintenant, on dit la même chose, on ne fait que le confirmer, on l’affine, et ça ne sert pas à faire vivre facilement les médias. On voit qu’il y a une espèce de bulle qui se crée, il y a eu la bulle d’avant Copenhague et cette bulle anti-Giec. Est-ce qu’elle correspond à des mouvements de fond ou à des modes passagères ? Certainement un peu des deux, et c’est certainement en partie crée par les médias. Mais que ça puisse avoir un effet direct sur les lois du Grenelle 2, sur l’engagement des États-Unis plus ou moins fort dans le domaine environnemental, je crois que oui. Il y aura de vraies conséquences.

Propos recueillis par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photo Emmanuel Pain

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