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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Jean-Yves Le Drian : "Ma décision la plus importante en tant que président de région"

01/11/2010
Dépendante de l’extérieur, fragilisée l’hiver dernier par des menaces de coupure, la Bretagne a décidé de se doter d’une politique énergétique ambitieuse axée sur l’éolien terrestre et offshore. Ce pacte électrique, renommé “triskell électrique” par le président de la région, Jean-Yves Le Drian, fera de la Bretagne la première région pour l’énergie renouvelable.

Bretons : Que signifie ce pacte électrique ?
Jean-Yves Le drian : Ce pacte électrique est fait pour assurer la sécurité et la consommation en électricité de la Bretagne à l’horizon 2020. Dans ce pacte électrique, il y a trois branches : la maîtrise de l’énergie, les énergies renouvelables et une sécurisation par une centrale d’appoint. Les trois sont indissociables. C’est une nécessité. J’appelle cela le triskell électrique.

Pourquoi la Bretagne se dote-t-elle de ce pacte ?
Il y a trois raisons. Premièrement, l’éloignement géographique de la Bretagne. Deuxièmement, le fait que nous ayons une croissance démographique significative. Troisièmement, le fait que nous ayons privilégié un mode de consommation d’énergie électrique - pour des raisons historiques -, fait que notre croissance de consommation est deux fois plus importante que la moyenne nationale. Si nous ne bougeons pas, non seulement nous pouvons avoir des coupures ponctuelles comme nous avons failli en avoir à onze reprises l’hiver dernier, mais nous risquons le black-out complet, et pas uniquement sur le Nord-Bretagne.

On sait que la Bretagne dépend beaucoup de l’extérieur puisqu’elle ne produit que 8% de ses besoins mais elle n’est pas la seule. Par exemple, l’Ile-de-France ne produit que 10% de ses besoins…
Oui, mais l’Ile-de-France est située au milieu de tout. Et nous, nous sommes au bout. Ce n’est pas un impératif d’être autosuffisant, mais nous ne produisons que 8% et nous sommes loin de tout. D’autre part, notre croissance est plus importante que la leur. Il était donc important pour l’avenir de la Bretagne d’organiser sa sécurisation. Et nous aurons une solution électrique la plus originale de toutes les régions de France parce qu’elle s’appuiera sur un trépied : maîtrise de l’énergie, énergie renouvelable, centrale d’appoint. Cela veut dire aussi que c’est un chantier énorme qui, même à terme, n’arrivera malgré tout qu’à une couverture de 30%. L’objectif n’est pas d’équilibrer mais d’être sécurisé. C’est sur cette option que le Conseil économique et social a validé le projet de manière extrêmement large.

Un argument vous est opposé par Christian Guyonvarc’h, élu UDB, au sujet du projet de centrale au gaz, qui dit que la Loire-Atlantique produit suffisamment d’électricité grâce à ses centrales de Cordemais et Montoir-de-Bretagne et peut ravitailler la Bretagne…
Monsieur Guyonvarc’h oublie deux choses. D’abord qu’une des centrales de Cordemais, au fuel, arrive à obsolescence dans les années qui viennent. Ensuite, ce n’est pas très sympa de dire continuons à produire des énergies fossiles à haute production de CO2 en Loire-Atlantique et nous, comme ça, nous restons purs. Ce n’est pas une solution. Notre schéma est très écologique. Certains poussent des cris à l’évocation d’une centrale d’appoint. Mais c’est une centrale d’appoint. Cela fait partie du triptyque. On en a besoin. C’est indispensable. Il ne s’agit pas de se focaliser dessus. C’est-à-dire que si l’ensemble du dispositif n’est pas suffisant, nous aurons cette centrale qui permet d’y remédier. Car une partie des énergies renouvelables marche au vent. Et du vent, parfois, il n’y en a pas. Et personne n’a encore réussi à stocker la production électrique de l’éolien, qu’elle soit terrestre ou marine.

Que représentent alors les énergies renouvelables ?
Elles représenteront 3 600 mégawatts en 2020. Et la centrale, 450 mégawatts. C’est donc dix fois plus ! J’aimerai ici faire une parenthèse sur l’hydrolien. J’entends des discours enthousiastes comme : “l’hydrolien, c’est l’avenir”. Oui, mais après 2020 ! D’ici là, il faut bien faire quelque chose. Dans les énergies marines, c’est essentiellement l’éolien offshore qui est aujourd’hui une technologie mature.

Où sera installé cet éolien offshore ?
Au large de Saint-Brieuc, dans une zone qui reste encore à définir, dans un espace de 190 km2. Un appel à candidature des investisseurs potentiels sera bientôt organisé. Ces premières éoliennes offshore permettront de produire 500 mégawatts, autant que la centrale d’appoint. Ensuite, nous passerons à 1 000. Et puis, il y aura une deuxième zone. Ceci permettra de développer une filière industrielle bretonne. Au total, cela représente 100 mâts, dont le coût unitaire est de 3 M€. C’est donc énorme en termes de répercussion sur l’économie locale de la Bretagne. Pas dans la construction des mâts, qui est réalisée ailleurs, mais dans l’ingénierie, la manutention, l’entretien, etc.

Ces grandes éoliennes sur la mer provoquent des réactions diverses qui vont de l’enthousiasme au rejet…
La responsabilité du président de la région Bretagne, c’est de prendre la bonne décision pour qu’en 2020 la région puisse continuer à fonctionner avec une alimentation électrique. Comment peut-on faire pour assurer le développement économique de la région en 2020 ? Comment faire pour accueillir l’afflux démographique ? Utilisons tous les moyens possibles. Tout le monde n’applaudit pas à tous les moments au même endroit. Mais si on écoute tout le monde les uns après les autres, à ce moment-là on ne fait plus rien. Et si on ne fait rien, dans un mois, dans dix mois, dans deux ans, il y aura des coupures d’électricité. Ce n’est pas ma conception de la responsabilité. Ma conception, c’est de relever les défis, les enjeux, et de les assumer. Certains disent : oui, mais l’éolien en mer, ça se voit. Alors, on fait comment ? D’abord, cela va développer une dynamique industrielle considérable. Ensuite, c’est totalement écologique. Et le côté visuel sera extrêmement limité puisque c’est très peu visible de la côte. La première ferme sera au large, très au large, de 15 à 20 km de la côte. Evidemment, quand vous allez en mer vous les voyez, mais quand vous vous promenez dans les Alpes, vous voyez aussi les barrages.

Comment réagissent les pêcheurs ?
Le fait d’avoir un champ d’éolien offshore posé n’empêche pas le dragage pour les coquilles Saint-Jacques. La seule difficulté, et je le dis très honnêtement, c’est pendant la phase de construction. Mais on ne construit pas les 100 éoliennes en même temps. D’autre part, il y aura des dédommagements. Les comités locaux des pêches seront intéressés aux revenus de la production des éoliennes. Dans le secteur de Paimpol et Saint-Brieuc, certains envisagent déjà que ce retour financier servira à l’éradication des crépidules, ces coquillages parasites qui empêchent la coquille Saint-Jacques de se développer.

On sent que c’est un projet qui vous tient à cœur…
Nous allons devenir la première région française pour les énergies renouvelables. Il n’y a nulle part ailleurs en France un accord régional sur un pacte énergétique passé avec l’état. Et nulle part ailleurs, il y a un projet qui mette autant en valeur les énergies renouvelables. 1 000 mégawatts pour l’éolien offshore, c’est une capacité industrielle potentielle énorme pour la Bretagne. 1 800 mégawatts d’éolien terrestre en 2020, c’est aussi très important. Et n’oublions pas le photovoltaïque qui représentera 400 mégawatts. C’est une incitation qui ne concerne pas les terres agricoles, mais les toits et les friches. La Région va montrer l’exemple, on va être à l’initiative de l’implantation de photovoltaïque dans nos établissements, dans nos lycées.

Quel sera le coût pour la région ?
Un coût à la marge puisque ce sera à la charge de l’État et d’investisseurs privés. Mais ce sont des investissements lourds : 350 M€ pour la construction et 250 M€ pour la ligne haute-tension entre Lorient et Saint-Brieuc. Cette ligne haute-tension sera la sécurisation du Nord Bretagne. Une partie de la production électrique vient du sud, notamment de Cordemais. La construction d’une ligne enterrée de 225 000 volts permettra la sécurisation du nord par le biais de l’acheminement de l’électricité qui vient du sud. Comme je l’ai dit, notre consommation d’électricité augmente deux fois plus vite que la consommation d’électricité française. Nous augmentons chaque année de 3,6%. Il faut que nous diminuions par deux, voire par trois notre progression. Et ça veut dire qu’il faut qu’on multiplie les opérations de maîtrise de la demande. Nous allons généraliser les politiques d’incitation et de citoyenneté responsable. Nous avons déjà réalisé une première étape grâce à l’opération EcoWatt.

En quoi consiste-t-elle ?
C’est un dispositif d’appel à la maîtrise de la consommation. Cette démarche repose sur un système d’alertes par mail ou par SMS. On va le généraliser à la Bretagne. Pour l’instant, il faut être volontaire, être inscrit sur le site ouest-ecowatt.com. Près de 9 000 personnes l’ont déjà fait. Nous allons aussi initier la mise en place de boîtiers intelligents dans les maisons qui vous feront baisser la consommation automatiquement à des heures de pointe. Nous allons aussi mettre en place une action sur le bâtiment pour une incitation aux particuliers et aux professionnels pour une isolation et une maîtrise de la consommation. Une incitation forte dans le bâtiment neuf, c’est plus facile, dans l’éco-construction, mais aussi un programme important d’intervention sur le bâtiment existant. Nous allons engager un programme d’isolation des bâtiments d’élevage. Par exemple, nous allons engager un dispositif d’utilisation des tanks à lait pour faire en sorte qu’ils soient moins consommateurs d’énergie. Toute une série d’actions qui vont constituer une vraie campagne de maîtrise de l’énergie. Nous allons mettre en place des assises de l’énergie en février ou mars pour mobiliser tous les territoires.

Le but, c’est que tout le monde se sente concerné d’ici 2020…
La question électrique concerne toutes les Bretonnes et les Bretons. D’une manière ou d’une autre. En tant que citoyen, en tant qu’agriculteur - je produits de la méthanisation, je protège mon poulailler industriel ou ma porcherie par un système d’isolation, je fais du photovoltaïque -, et en tant qu’industriel pour ceux qui vont se lancer dans la filière de l’éolien offshore. C’est un sujet qui concerne l’ensemble de la Bretagne et qui nous mène jusqu’à 2020. C’est la décision la plus importante que j’ai prise en tant que président de région.

Propos recueillis par Didier Le Corre

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