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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

André Ollivro : “Les élus savaient que les algues étaient toxiques, mais ne voulaient pas le dire”

01/11/2009
André Ollivro est le porte-parole du collectif Halte aux marées vertes. Depuis la mort d’un cheval sur une plage de Saint-Michel-en-Grèves et la venue de François Fillon au chevet d’une Bretagne souillée depuis quarante ans par cette algue nauséabonde, son combat est pris au sérieux. Ancien syndicaliste et ancien élu communiste, il assure que l’omerta qui régnait, au nom du tourisme et de la réussite de l’agriculture bretonne, commence à se fissurer.

Bretons : D’où vient ce phénomène des algues vertes et quand est-il apparu ?
André Ollivro : L’ulva armoricana, le nom scientifique de l’algue verte, a toujours existé. Mais elle a commencé à proliférer il y a quarante ans, engraissée par le lisier, les déjections des animaux et les produits chimiques que l’on met sur les champs. Les algues vertes sont apparues ici à la plage de La Grandville, sur la commune d’Hillion, en 1968. Quand j’ai construit mon bungalow ici, j’étais content d’y amener mes copains, pour aller à la pêche. Mais quand je voyais cette salade, j’avais honte. Et j’ai commencé à me poser des questions. Les algues vertes ont continué à se développer d’année en année, à tel point qu’on a fini par parler de marées vertes par analogie avec les marées noires.

On voit tout de suite les conséquences sur l’environnement des marées noires. Quelles sont celles des marées vertes ?
Dans le fond de la mer, il n’y a plus rien, c’est noir ou plutôt vert ! Plus de crabes, d’araignées et on ne peut plus mettre de filets. C’est toxique, donc cela détruit tout ! Dans le sable, il n’y a plus de vers de vase, plus de coques. Sur les rochers, il n’y a plus de bigorneaux, dans les creux plus d’étrilles, plus rien ! On dirait que les rochers sont passés au karcher, ils sont tout blancs !

Et vous pointez des responsables : l’agriculture intensive...
Dès 1971, des scientifiques de la faculté de Brest ont indiqué qu’il y avait un phénomène d’eutrophisation de la mer, c’est-à-dire un apport exagéré de substances nutritives. L’ensemble des déjections animales que l’on met sur les champs, ainsi que les apports en engrais chimiques, produisent un excédent de phosphate et de nitrate qui file dans l’eau, puis dans la mer et nourrit les algues. Le colloque sur les pollutions diffuses de 1999 a confirmé que cette pollution était à 90% d’origine agricole. Depuis, des rapports de l’Ifremer vont même jusqu’à 95%.

Ce phénomène est-il irréversible ?
Non, pas du tout. Au bout de quatre ans la réversibilité est entamée, et au bout de huit ans on peut voir des diminutions phénoménales d’algues vertes. Mais il faut mettre les moyens et réduire la pollution de l’eau : il ne faut pas plus de 5 à 10 mg de nitrates dans l’eau. Aujourd’hui, on est souvent bien au-dessus de 50 mg, qui est le seuil de potabilité. En réduisant les nitrates, le problème se résorbe.

Quelles sont alors les solutions pour diminuer la pollution ?
Il faut d’abord aider les agriculteurs à la reconversion en durable et en bio. Pour les élevages, il faut par exemple mettre les cochons sur des litières de paille, qui absorbent les déjections, ce qui ne se fait plus ! Mais il faut que ces agriculteurs durables gagnent au moins autant que ceux qui mettent des tonnes de produits chimiques et ont des élevages gigantesques. Et faire cela en priorité sur les bassins versants. Et partout sur les captages d’eau.

Est-ce si difficile ?
Lorsqu’elle venait juste d’être nommée secrétaire d’État à l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet est venue à Perros-Guirec. Elle nous a reçus. On a discuté pendant une heure. Elle nous a dit que cela coûterait moins cher de payer les reconversions que les dépollutions.

Les agriculteurs sont pris dans ce système ?
Les gens de la campagne ont un handicap fort à vaincre : ils veulent être socialement comme les autres. Les gens de la campagne ont la volonté de “s’en sortir”. Mais ils ont été aussi poussés par d’autres : les syndicats, les coopératives agricoles. Les représentants des coopératives par exemple venaient avec des chaussures cirées pointues et disaient : “Toi aussi, tu veux partir en vacances comme tout le monde ? Moi, je te propose un prêt pour agrandir ta porcherie, la coopérative va s’occuper de tout”. Parce que c’est comme ça, ce sont des bureaux d’études qui font toutes les demandes d’extension. Ce ne sont pas les agriculteurs eux-mêmes. Ils ont été poussés. Mais je crois que le gouvernement aujourd’hui a une certaine volonté de faire bouger les choses. Sarkozy l’a dit : “Je ne veux plus donner de chèques en blanc à la FNSEA”, ils ne veulent plus jouer les Chirac.

Vous avez reçu des menaces, des round-ballers (des bottes de foin de plusieurs centaines de kilos) ont été déposés devant chez vous. L’omerta et la violence règnent donc totalement dans ce milieu ?
Je gêne les élus, les gens de la Chambre d’agriculture, et surtout les gens des coopératives. Le 3 juillet, je suis arrivé à une réunion du Parlement de l’eau, qui gère la politique de l’eau, avec plein d’algues vertes dans des Tupperwares. Parce que pour les gens de la Chambre d’agriculture, il n’y en a pas ! Mais ce jour-là, je leur ai dit : au-delà du phosphate et du nitrate, vous voyez bien qu’on ne s’en sort plus. Il faut maintenant des usines chimiques pour résorber et neutraliser les excédents. Il faut changer d’agriculture. Vous ne voulez pas ? Mais demain vous serez obligés de changer pour des problèmes sanitaires. Et c’est l’Europe qui vous obligera !

Ce qui a changé cette année, c’est que la toxicité des algues vertes pour l’homme a été prouvée. Vous vous en doutiez ?
On le savait depuis vingt ans. J’ai travaillé au centre de recherche de Gaz de France. Des collègues ont travaillé sur la méthanisation des déchets et ont regardé si les algues vertes produisaient du gaz. Et il y en a : 82% de méthane. Mais il y avait aussi du soufre. C’est toxique car il y a du mercaptan : le DMS, un gaz qu’on fabrique à partir du soufre qui sert à odoriser le gaz naturel. Je suis donc allé voir la mairie d’Hillion. Ils m’ont pris pour un zozo. Ils se sont dit : “C’est un Parisien qui vient nous donner des leçons”. Je l’ai redit en 1997 au Siage, (syndicat intercommunal de gestion de l’eau) : ils se sont tous foutu de ma gueule ! Mais cette année, Chantal Jouanno, l’actuelle secrétaire d’État à l’écologie, a confirmé que du DMS se dégage des algues vertes en décomposition.

C’est à cause de ce gaz qu’un cheval est mort sur la plage en juillet ?
On sait depuis longtemps que ces gaz provoquent l’œdème du poumon. Le cheval avait cela, son cavalier en présentait toutes les caractéristiques. J’ai vu aussi un homme qui avait eu les yeux brûlés.

Parce que vous pensez que ce ne sont pas les seuls cas ?
Il y a eu deux chiens qui sont morts l’année dernière. Mais j’ai eu des dizaines de coups de fil, des gens dont le chien était mort, ou qui avaient un témoignage à apporter. Et puis, un ouvrier qui travaillait au ramassage des algues est mort. Des analyses de sang ont été faites immédiatement, car comme pour tout camionneur on fait un test d’alcoolémie en cas d’accident, donc la préfecture était au courant et a demandé à la famille de ne rien dire. Mais on ne peut pas vraiment le prouver. En 2007 déjà, le préfet avait envoyé une lettre aux communes en leur demandant de prendre des précautions. Dans le courrier il était écrit qu’en certaines occasions, les gaz pouvaient “approcher les références toxicologiques disponibles et les limites d’exposition en milieu du travail.” Je suis révolté contre les élus. Car ils savaient et ne voulaient pas le dire. Ils disaient : “On va faire fuir les touristes."

Le ramassage des algues coûte pourtant très cher aux élus ?
70 000 tonnes ont été ramassées en moyenne par an, pour un coût moyen de 500 000 €. En 2007 et 2008, cela a augmenté. La ligne budgétaire a explosé cette année. À Hillion, on ramassait bon an mal an 7 000 tonnes, on a fait 20 000 tonnes cette année. Pour moi, à un moment donné, ce ne sont plus les étiquettes politiques qui comptent, mais les actes. Car, par exemple, le maire précédent d’Hillion, en 1992, avait déjà ramassé 14 000 tonnes ! Mais certains ne veulent pas ramasser, parce que ramasser, c’est avouer qu’il y en a ! Des rochers ont ainsi complètement disparu sous trois mètres de sédiment.

François Fillon, lors de sa venue en août, a fait trois annonces : une aide financière au ramassage des algues, la création d’une mission interministérielle chargée de bâtir un plan d’action pour lutter contre la prolifération, et l’expérimentation du ramassage en mer. Qu’en pensez-vous ?
Je suis optimiste. Ce sont des choses que je demandais, notamment sur le ramassage en mer. Car plus on ramassera, moins il y aura de naissances, moins il y aura d’échouage. Mais il faut travailler sur tous les domaines, et surtout réduire les pollutions en amont, travailler sur les bassins versants. Et plus on le fait, plus on acquiert de la connaissance, du savoir-faire. C’est comme cela qu’on progresse.

Cela vous a surpris que trois ministres se déplacent ?
Oui et non. J’ai appris que Chantal Jouanno passait ses vacances à Saint-Michel-en-Grèves. Roselyne Bachelot passe ses vacances à Gourin et vient à la plage par ici. Donc beaucoup de choses ont joué. Fillon voulait reprendre un peu la main politiquement. Mais surtout, ils savaient déjà à ce moment-là que le camionneur était décédé à cause des algues. C’est à cause de cela qu’ils sont venus.

Le 27 septembre dernier, vous avez organisé avec d’autres associations une manifestation pour alerter sur le problème des algues vertes. Êtes-vous satisfait de la mobilisation ?
Je n’ai pas dormi les jours précédent la manifestation. Je me demandais s’il y aurait du monde, si tout cet investissement allait servir à quelque chose. Et quand je suis descendu sur la plage de La Grandville, j’ai eu les larmes aux yeux. J’ai vu du monde qui arrivait de partout et le parking noir de monde. On dit qu’il y a eu 3 500 personnes, je pense qu’il y en avait beaucoup plus.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans ce combat ?
C’est un engagement pour mes petits-enfants. Ils étaient tous là dimanche, à la manifestation, et ils m’ont dit : “Papy, il faut que tu continues à te battre”. Même les agriculteurs intensifs viennent se justifier auprès de moi. Ils se défendent, mais ce n’est pas pour autant qu’ils m’attaquent. Même les commerçants d’Hillion, qui au départ étaient très réticents, me disent : “Continuez votre combat, il faut en finir avec ces algues vertes”. Moi, je suis retraité, je n’ai rien à craindre. Mais on a quand même mis la pression sur ma femme, pour son commerce. J’ai eu un vigile pendant trois jours. Mais je n’ai plus peur de personne, grâce à mon parcours de vie. Par contre, je suis en admiration devant des gens comme le docteur Lesné, qui a osé dire que les algues étaient toxiques. Car ce sont les scientifiques qui peuvent faire avancer les choses, mais ils ne pouvaient pas toujours parler. C’est le courage de ces gens-là, et celui des journalistes d’investigation, qui pourtant craignent pour leur place, surtout dans la presse régionale, qui m’impressionne.

propos recueillis par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho
photo : Gwénaël Saliou

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