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Qui Fait la Bretagne ?

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Pourquoi apprendre le breton à 30 ans?

01/06/2011
À l’heure où d’autres apprennent le russe ou le chinois, ils ont fait le choix du breton. Au rythme de 35 heures par semaine, pendant six mois, ils suivent une formation au pôle langue bretonne Skol an Emsav, à Rennes. Rencontre avec une nouvelle génération de bretonnants.

Avant d’arriver ici, pas un ne parlait breton. Quelques bribes peut-être. Un kenavo par-ci, un bloavezh mat (bonne année) par-là. Pas vraiment de quoi tenir une conversation. Quatre mois après leur arrivée, ils sont désormais capables de suivre une discussion simple. À l’issue du stage en juin, ils obtiendront un DCL (diplôme de compétence en langue) qui leur permettra de postuler à des emplois où la langue bretonne est nécessaire. La formation est intensive. L’immersion, totale. Leurs motivations, plurielles.
Difficile de dresser le portrait type des nouveaux brittophones. À Skol an Emsav, qui est l’un des quatre organismes à proposer des formations agréées en langue bretonne, ils sont actuellement vingt-cinq adultes. La moyenne d’âge est de 30 ans. Avant de débarquer ici, ils ont eu des parcours de vie parfois radicalement opposés : l’un a été animateur de centre aéré, une autre commerciale, une autre encore a fait plein de petits boulots, un dernier a travaillé dans l’édition. Certains profitent d’un congé individuel de formation (CIF) qui leur permet de quitter leur travail quelques mois. La majorité est composée de demandeurs d’emplois qui bénéficient d’un financement de la Région. Le conseil régional mène en effet une politique linguistique volontariste et espère favoriser, par ses subsides, le développement des langues régionales. Au total, le stage de six mois coûte 4 000 €. “Mais l’argent ne doit pas être une barrière”, insiste Gwenvael Jequel, directeur de l’organisme. “Il y a de multiples cas de figures et de possibilités de financement”.
Apprendre le breton pour avoir un métier. Telle est la motivation officielle de tous les candidats à la formation continue. Condition sine qua non pour conserver ses Assedic. Car il y a des postes à pourvoir, notamment dans l’enseignement et la petite enfance grâce au développement des classes bilingues. “Actuellement, il y a plus d’offres d’emplois que de demandeurs”, assure le directeur de Skol an Emsav qui promet également des débouchés dans les collectivités territoriales, le milieu associatif, l’audiovisuel, la presse écrite, ou encore les métiers de l’édition…

Le rapport à la langue est affectif
Pour Claire, dynamique Bigoudène de 27 ans, l’après Skol an Emsav est déjà tout tracé. Après un master langue et communication en allemand, de nombreux séjours à l’étranger, de multiples petits boulots (assistante commerciale, vendeuse de bijoux…), elle a fini par décider de se consacrer à l’enseignement. “Devenir professeur dans un établissement classique aurait été un peu compliqué, alors j’ai pris contact avec un collège Diwan”. Ils l’attendent. Elle enseignera la langue de Goethe, mais doit savoir le breton pour communiquer avec ses collègues, ses élèves et leurs parents. Pour elle, il s’agit d’une façon de tout concilier : enseigner, rester en Bretagne et apprendre le breton.
“J’ai toujours trouvé dommage et triste de ne pas avoir de langue commune avec mes ancêtres. Chez moi, on a toujours parlé breton. Nous sommes la première génération à qui la langue n’a pas été transmise. Aujourd’hui, mes parents sont contents et fiers. C’est étrange, ça m’ouvre une porte sur un nouveau monde, celui de ma famille. C’est une reconversion professionnelle, certes mais cela m’apporte beaucoup plus”. Les stagiaires de Skol an Emsav ont tous une histoire personnelle avec la langue. Quoi qu’en dise le Pôle emploi, la maîtrise du breton n’est pas seulement une compétence de plus à aligner sur le CV, à côté de ses connaissances en informatique, ou en comptabilité-gestion. “Le rapport à la langue est très affectif. Elle questionne sur l’identité, la nationalité”, analyse Gwenvael Jequel, qui se méfie pourtant des approches trop psychanalytiques.
Pour Sandrine, 39 ans, l’éloignement géographique a été l’élément déclencheur. Des années à travailler dans le sud de la France, le chômage, le retour au pays et l’envie d’apprendre le breton. Pour trouver un travail ? “Pourquoi pas, je me renseigne bien sûr. Mais à moins de vouloir enseigner, il n’y a pas tant de débouchés que ça”. Ses motivations sont moins rationnelles : “Dans la démarche, il y a quelque chose de l’ordre de la volonté de m’approprier la culture, une atmosphère. Je veux sentir que j’appartiens à cette terre”, sourit-elle, avant d’évoquer le sauvetage de la langue : “Désormais, nous serons des locuteurs. À notre échelle, on participe à la survie du breton”. L’argument ne laisse pas insensible. Julien, son camarade de promo, rappelle que “l’Unesco vient de classer le breton parmi les langues sérieusement en danger. Or, avec la langue, c’est une culture, un patrimoine, des connaissances qui
disparaissent”.

Une langue de réseaux
Aujourd’hui, il ne resterait que 200 000 locuteurs soit 5% de la population, alors qu’ils étaient encore un million dans les années cinquante. En moins d’un siècle, la langue de la société bretonne est devenue le français. “Ça fait réfléchir. On est noyé dans un océan francophone. Pour parler allemand, il suffit d’aller en Allemagne. Mais pour parler breton, on va où ? Du coup, on se demande tous si on va l’utiliser au final ? Si on va réussir à parler breton au quotidien ?”, questionne Claire. “C’est une langue de réseaux”, répond le directeur de l’école. “Quand on veut trouver une application, on en trouve une. Mais c’est vrai que cela est parfois décourageant”.
L’emploi du breton relève pour ces nouveaux bretonnants d’un choix de vie plus ou moins total. Certains se contenteront de parler breton avec quelques amis dans des bars alternatifs ou sur Internet. D’autres feront le choix d’en faire la langue de leur famille, voire de leur vie professionnelle. Parfois contre l’avis de leurs proches. À 60 ans, Marie-Paule est la doyenne de la promo. Originaire du Kreiz Breizh, elle regrette que son père, pourtant locuteur natif, ne comprenne pas sa démarche : “Il me dit souvent qu’apprendre à faire le ménage me serait plus utile que d’apprendre le breton”. Elle poursuit : “C’est grave ce qu’on a fait à nos parents, on leur a appris le dégoût de leur propre langue. C’est abominable, ça me fait mal”.

Des bretons, des libanais, des ch’tis...
En quelques années, le profil des nouveaux bretonnants a évolué. Ils ne sont pas nécessairement liés aux milieux bretonnants traditionnels, membres de familles bretonnantes, ni même bretons. Skol an Emsav a déjà formé des stagiaires d’origine libanaise. Actuellement, ce sont deux étudiantes ch’tis qui font leur apprentissage. L’une d’elles, Mathilde, est née et a grandi dans les Yvelines. Ses racines sont dans le Nord mais son cœur est en Bretagne. Sans famille, ni ami dans la région, elle a fait le choix de s’installer à Rennes et d’apprendre le breton : “Pour moi, cela faisait partie de mon projet. Je ne peux concevoir de vivre ici sans connaître la langue. Au départ, ma famille a été surprise. Ils ont eu peur que je rejette mes racines. Mais les choses sont claires : mes ancêtres sont flamands, je me considère comme bretonne. Je crois que l’on peut être plus bretonne par amour que par naissance”.
Pour raconter leur aventure linguistique, Claire a créé un blog bilingue (skolanemsav.canalblog.com). “Nous racontons qui nous sommes, nos motivations, nos parcours… car nous ne sortons pas tous du même moule ! Le blog s’appelle cheñchomp, ce qui veut dire “changeons”. C’était notre cri de guerre au début de la formation. Le changement, c’est aussi ce qui caractérise la situation d’à peu près tous les stagiaires ici. Tous, nous allons changer quelque chose après le stage, nous sommes
en transition”.

Par Anne-Claire Loaëc

Photo Gwénaël Saliou

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