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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Jean Jouzel : "C'est une catastrophe que nous avons devant nous"

01/01/2012
Membre du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, et à ce titre co-récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2007, Jean Jouzel est un spécialiste des origines et des conséquences du réchauffement climatique. Ce Breton, originaire de Janzé, revient sur la situation au niveau mondial et local.

Bretons : Vous étiez membre de la délégation française aux négociations sur le climat de Durban. Quelles sont les avancées de l’accord obtenu ?
Jean Jouzel : Pour comprendre ce qu’il apporte et aussi en quoi il est faible, il faut replacer cet accord dans l’histoire. Les négociations climatiques se sont mises en place au Sommet de la terre à Rio en 1992. Après ces négociations, il y a eu des séances plénières annuelles. Et à la troisième à Kyoto, un protocole a été discuté. Il sépare clairement les pays développés des pays moins développés ou émergents. Pratiquement tous les pays ont signé ce protocole, sauf les États-Unis. Mais les pays émergents et en développement l’ont signé car ils n’y ont aucun engagement.
Le protocole de Kyoto est construit sur deux phases. Une première phase 2008-2012, qu’on est en train de terminer. Les pays développés s’engageaient à diminuer leurs émissions, par rapport à 1990, qui est l’année de référence, de 8% globalement. Ça n’a pas été atteint. Mais cela a eu un effet sur les pays signataires. Le problème maintenant c’est que la première phase de ce protocole se termine. Il y avait à Durban un double objectif : qu’est-ce qu’on fait dans la seconde phase, et qu’est-ce qu’on fait après 2020 ?

Ces objectifs sont-ils atteints ?
L’objectif est quasiment atteint : l’Europe a fait un pas sans personne d’autre ou presque, et le protocole de Kyoto va se poursuivre. Et puis il y a un accord qui n’est pas juridiquement contraignant, mais qui sera quand même un accord avec une base juridique assez solide. De toute façon, les Américains ne peuvent pas accepter quelque chose de contraignant. Il faudrait changer la Constitution américaine, ce qui n’est pas si simple.
Le problème, c’est que tout va se jouer dans les dix prochaines années. À Cancun, les pays avaient pris un engagement : faire en sorte que le climat ne se réchauffe pas de plus de 2°. C’est un accord très ambitieux. Mais il y a un décalage très fort entre cet objectif de 2° et ce qui est mis en œuvre actuellement. Il faudrait que sur la période d’ici à 2020, les émissions aient commencé à redescendre. Même si on tient compte des engagements pris, s’ils étaient tenus, on serait quand même loin du compte. Dans le meilleur des cas, il y aurait
15 à 20% d’émissions en trop.
Durban donne un cadre pour poursuivre les discussions. Mais les prochains mois, les prochaines années, vont être clés. L’accord dit qu’il y a nécessité à limiter à 2°, et même 1,5°, mais il reconnaît le fossé entre ce vers quoi on va en termes d’émission et ce vers quoi il faudrait aller. Dans l’accord il est donc aussi demandé que les pays fassent preuve de plus d’ambition sur la période proche.

Êtes-vous optimiste ?
Je crains vraiment qu’on n’y arrive pas. Mais techniquement, ce n’est pas perdu, les pays seront amenés à faire des efforts supplémentaires par rapport à ce qu’ils ont déjà promis.

Quels sont les blocages ? Le constat scientifique fait pourtant consensus ?
Oui, c’est vrai. Les blocages, c’est notre vie de tous les jours. Vous êtes comme moi. Je viens de rentrer en avion de Durban, vous arrivez en voiture de Rennes. (Rires). C’est ça les blocages, notre vie de tous les jours !

Pourquoi cet objectif de limiter le réchauffement à 2° ?
Même dans le cas de figure le meilleur du monde, si on réussissait à limiter le réchauffement à 2°, il faut quand même se rendre compte que ce n’est pas rien. 2° en moyenne, cela veut dire plus sur le continent, plutôt entre 2,5 et 3°. Si on se place dans cette hypothèse – et ce n’est pas gagné – c’est déjà un climat auquel il faudra s’adapter, un changement notable. Mais l’idée, c’est qu’on sait qu’il y a une capacité d’adaptation à un changement climatique. En dessous de 2°, on pourra s’adapter pour l’essentiel. Je dis pour l’essentiel, car l’augmentation du niveau de la mer continuera et il y a des pays qui sont déjà très vulnérables.
 
2°, qu’est-ce que cela représente pour la Bretagne ?
On peut se placer dans le cas optimiste. Le problème, c’est qu’il y a des chances que ça aille beaucoup plus loin. On ne peut pas exclure l’idée que l’on va vers 3 ou 4° d’augmentation.
Ce qui est intéressant, ce sont les extrêmes climatiques, c’est comme ça que cela va se traduire. En Europe, la fréquence des vagues de chaleur va être multipliée par 10, si on parle de réchauffement de 3 à 5°. Ça serait très dur en Bretagne, dévastateur. L’été 2003 deviendrait la norme dans la deuxième partie du 21e siècle, les vagues de chaleur seront dix fois plus fréquentes, les précipitations seront plus intenses, même si ça, ce n’est pas trop le problème de la Bretagne. Je pense que la Bretagne est bénie des dieux ! Les sécheresses seront beaucoup plus problématiques sur le pourtour méditerranéen.
Les deux autres points, ce sont d’abord les tempêtes. Ce qu’on commence à voir avec le réchauffement, c’est un déplacement des grandes tempêtes vers le nord. Ce qui ne veut pas dire qu’on y échappera en Bretagne. Mais, pour le moment, on ne peut pas dire si elles seront plus intenses.
Le deuxième point problématique pour la Bretagne, c’est l’élévation du niveau de la mer. Il y aura des endroits très touchés : la grande Brière – si on la met en Bretagne –, l’estuaire de la Loire, les îles et notamment l’Île de Sein, les plages… Mais même pour l’élévation du niveau de la mer, ce n’est pas la Bretagne qui est aux premières loges, on n’est pas les Pays-Bas ou le Bengladesh.
Le problème, et on l’a vu avec la tempête Xynthia, c’est que les dégâts sont là quand il y a convergence de grande tempête, de houle, de grande marée, de vents très violents, et de fortes précipitations dans l’arrière-pays. Et si le niveau de la mer s’élève de 20 ou 30 centimètres, ces extrêmes augmentent. Le niveau de la mer décuple les dégâts au moment des extrêmes.

De combien de mètres le niveau de la mer va-t-il s’élever ?
On a beaucoup d’incertitudes. La montée du niveau de la mer a deux caractéristiques. Elle est inexorable, et quand on la regarde on peut penser qu’elle est lente : 3 mm par an, avec une contribution importante du Groenland. 3 mm par an, cela fait 30 cm en un siècle. Mais les projections du quatrième rapport du Giec l’estiment plutôt entre 20 et 60 cm. On pense que c’est un domaine où les incertitudes vont plutôt augmenter. Parce que les projections du Giec ne tiennent pas suffisamment compte de la fonte du Groenland et de l’Antarctique de l’Ouest. Par exemple, dans le plan d’adaptation au changement climatique, pas spécifiquement sur la Bretagne, on s’est placé dans un contexte où une élévation d’un mètre à la fin du siècle ne peut pas être exclue. C’est vraiment quelque chose un mètre, même en Bretagne !

Avec une hausse d’un mètre, il n’y a plus d’île de Sein…
Oui. Ce n’est pas pour demain, mais c’est vrai que oui, quand on parle d’Île de Sein… Je ne dis pas que ça sera un mètre. Mais c’est ce que qu’on s’est placé comme cote maximale, comme hypothèse la pire pour les infrastructures, quoiqu’il y ait des publications qui ont des estimations encore plus élevées. Mais le problème de l’élévation du niveau de la mer, c’est qu’une fois qu’il est en route, il ne s’arrêtera pas. C’est-à-dire que, si on parle de l’Île de Sein, elle ne disparaîtrait pas à la fin du siècle, mais avec la dilatation de l’océan, et avec la fonte des calottes, l’augmentation risque de se poursuivre. On donne l’exemple d’il y a 120 000 ans, une période où le climat était un peu plus chaud qu’actuellement, pour des raisons tout à fait naturelles, une augmentation de quelques degrés vers laquelle on peut aller. Et bien, on voit que le niveau de la mer était de
6 à 8 mètres plus élevé qu’aujourd’hui. Ça, ça prend énormément de temps. Mais l’idée c’est quand même que s’il y avait une élévation du niveau de la mer de 60 cm à la fin du siècle, elle risque d’atteindre plusieurs mètres à échéance de quelques siècles, du millénaire. À échéance de quelques siècles, on peut vraiment se poser la question de l’Île de Sein.

Comment s’adapter ?
L’agriculture par exemple devra s’adapter. Les premiers à penser adaptation, ce sont les vignerons français. Ils y pensent déjà. Les dates de vendanges se déplacent. Ils vont devoir réfléchir en termes de cépage, et même de déplacement des cultures. Ce n’est pas le cas de la Bretagne. Mais les écosystèmes seront affectés. Il y a aussi l’autre volet : comment la Bretagne participe à la lutte contre le réchauffement climatique.

Pour l’agriculture, cela veut dire par exemple utiliser moins d’eau ?
Le problème de l’eau est moins crucial en Bretagne. Il est plus de qualité que de quantité, avec le problème de nitrates. Le monde agricole a quand même intérêt à regarder la gestion de l’eau. Il va y avoir une compétition pour l’accès à l’eau, mais qui sera moins dure en Bretagne que dans le reste de la France. Ensuite, l’agriculture doit aussi réfléchir – et c’est une des avancées de Durban, il y a un volet agricole dans les négociations – à contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, en limitant ses émissions de méthane, d’azote si elle met trop d’engrais… Il y a plein de choses à faire pour maîtriser ses émissions. L’agriculture peut apporter sa pierre à la lutte contre le réchauffement climatique si elle accepte l’idée qu’elle peut y participer.  Jusqu’à 2 ou 3°, l’agriculture ne devrait pas trop souffrir en termes de productivité. Mais il faut y penser, anticiper et se dire qu’on peut apporter sa pierre.
Sur l’aspect production énergétique, la Bretagne doit aussi penser qu’il faut qu’elle s’organise mieux pour produire son énergie. Et avec les renouvelables, elle a des opportunités, ne serait-ce que les énergies marines qui commencent à se développer. Il faut voir ces opportunités de développement aussi. La Bretagne doit saisir sa chance là-dessus.
On peut aussi évoquer un phénomène important pour la Bretagne qui est l’acidification de l’océan. Personne ne sait encore la conséquence que ça aura, mais on est en train de modifier le pH de l’océan de façon non négligeable. Il y aura des conséquences.

Mais si on sait globalement ce qui va se passer, les déclinaisons locales sont difficiles ?
Oui, et ça le restera encore. On pense qu’on aura des simulations à plus haute résolution qui devraient permettre d’en dire plus, mais pas beaucoup plus précisément. On ne peut pas faire mieux.
Il n’y a pas d’études régionales très précises. C’est notre problème. Je suis en charge de coordonner les scénarios climatiques pour la France. Sur les cartes, on voit quand même que la Bretagne est moins affectée.

Vous semblez refuser le catastrophisme alors que la situation est grave ?
Ce n’est pas que je ne veux pas être catastrophiste. Il suffit de regarder les chiffres, les projections du Giec pour se rendre compte d’une catastrophe. Ce n’est pas la peine d’être catastrophiste, c’est vraiment une catastrophe qu’il y a devant nous. Mais j’ai tendance à dire, si on parle de désastre climatique, que ce n’est pas la Bretagne qui sera la première touchée. Les gens qui sont au Bengladesh… En termes d’économie, les régions montagneuses risquent d’être bien plus touchées à cause des sports d’hiver. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut se mettre à part.

Oui, mais de manière plus générale ?
Jusqu’à 2°, on a une capacité d’adaptation. Au-delà, ça sera vraiment difficile. Ça sera vraiment un climat très différent. Trois ou quatre degrés, c’est la moitié d’un changement glaciaire. C’est quelque chose qui va se passer dans 100 ans, c’est bientôt !

Quelle est la fenêtre de tir pour pouvoir infléchir les choses ?
C’est maintenant. S’il n’y a pas une maîtrise dans les dix années qui viennent, il ne sera plus temps pour limiter à 2°, et des rapports disent clairement qu’après 2017, il sera trop tard. C’est un peu ça qui est terrible. On est dans un monde où tous les pays ont signé un accord et où personne ne prend les moyens pour que l’objectif soit atteint.

Comment expliquez-vous que, malgré l’urgence et la gravité du problème, il ne se passe rien ou presque ?
La crise économique n’a pas aidé, mais c’est un faux problème parce qu’économiquement on aurait intérêt à aller vers une société sobre en carbone, cela peut être créateur d’emplois. Mais c’est parce qu’il n’y a pas de vraie vision politique, parce qu’il y a des pays qui ne veulent pas bouger. Quand George Bush dit que le mode de vie d’un Américain n’est pas négociable, c’est clair.

Mais ce sont des gens qui n’y croient pas ?
Si, ils y croient. Les démocrates américains y croient. Mais sur les huit candidats républicains, sept nient la réalité du changement climatique et le huitième a dit que de toute façon il ne ferait rien. Disons que l’idée de lutter contre le réchauffement climatique va à l’encontre de l’idée de libéralisme et d’ultralibéralisme. C’est tout. Il faut dire ce qui est, c’est ça le problème. C’est très politique.

Est-ce qu’on voit déjà des conséquences du réchauffement ?
Oui. Ce qu’on voit, c’est l’augmentation de la température. Dans les phénomènes extrêmes, il y a déjà une augmentation des vagues de chaleur. Une augmentation des précipitations intenses, qui tombent en moins de temps. Les vagues de froid sont moins fréquentes. Nos hivers n’ont rien à voir avec ceux des années 1960. Le réchauffement est d’environ un degré en Bretagne entre 1950 et maintenant. Sur l’échelle d’une génération, on le voit. L’élévation du niveau de la mer, on dit qu’elle est de 5 ou 6 cm. Mais sur les littoraux, il y a beaucoup d’autres phénomènes qui jouent. Il faut être par exemple un véritable spécialiste du Golfe du Morbihan pour savoir comment ça va se passer. Il y a la subsidence, l’affaissement des terrains, l’apport d’alluvions… qui ont aussi un rôle. Actuellement, le réchauffement est perceptible, mais pas dangereux. Il le deviendra.

Par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photos Emmanuel Pain

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