Le magazine qui fait du reuz

Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Nicole et Félix Le Garrec

01/01/2012
Il a été scénariste et photographe. Elle a été script. Ensemble, ils sont devenus réalisateurs et producteurs. De Z à Avoir vingt ans dans les Aurès, en passant par Plogoff, des pierres contre des fusils, voici l’itinéraire peu commun de Nicole et Félix Le Garrec.

Plogoff reste pour eux un souvenir vivace. Impérissable. Une suite d’évènements qu’on ne pourra jamais leur ôter de la mémoire. Quoi de plus normal finalement, ils y ont tourné, en 1980, le film de leur vie. Nicole avait 38 ans, Félix 50.
Rappel des faits. À la fin des années 1970, EDF compte implanter une centrale nucléaire en Bretagne. L’entreprise jette son dévolu sur un site, Plogoff, une petite commune du Cap-Sizun, au bout du Finistère. Au sein de ce village de pêcheurs, on n’entend pas les choses exactement de cette oreille. Un “comité de défense” est créé et les manifestations, mêlant population locale et militants anti-nucléaire, se succèdent. Des barricades improvisées font face aux 800 CRS envoyés pour remettre de l’ordre. Entre “les Plogoff” et les forces de l’ordre, c’est la guerre. La tension atteint son paroxysme entre le 31 janvier et le 14 mars 1980, durant les six semaines que va durer l’enquête d’utilité publique. Le combat s’achèvera avec l’élection de François Mitterrand le 8 mai 1981, ce dernier enterrant définitivement toute idée de centrale nucléaire sur la pointe sud-finistérienne.
Pendant des semaines et des semaines, Nicole et Félix Le Garrec, caméra à la main, accompagnés par leur preneur de son Jakez Bernard, futur président de Produit en Bretagne, s’immergent au cœur du combat de Plogoff. Bien avant que les médias nationaux ne couvrent les évènements. De ces journées et ces nuits passées sur le terrain, il en résultera Plogoff, des pierres contre des fusils, un film qui, à sa sortie en novembre 1980, dépasse les 100 000 entrées et reste, trente ans après, un classique du genre, circulant notamment dans les réseaux antinucléaires. En cherchant un peu, on le trouve même aujourd’hui sur des sites de téléchargements type Pirate Bay. Preuve irréfutable de succès.

“Un jeune couple”
Plonéour-Lanvern, en novembre dernier. Au lieu-dit Kerlamen, on retrouve Félix et Nicole Le Garrec chez eux, dans un ancien corps de ferme qu’ils ont retapé et occupent depuis presque trente ans.  Dans ce “patelin” qu’ils n’ont jamais voulu quitter, malgré les appels du pied de la vie parisienne.
On est à quarante kilomètres de Plogoff. Et trente ans après. Mais elle est toujours aussi élégante. Lui toujours aussi taquin. Il a aujourd’hui 81 ans, elle 69. Ensemble, ils ont eu deux filles et quatre petites-filles. Félix aime dire qu’ils forment “un jeune couple”.
Ce “jeune couple”, dont la trajectoire a croisé celle de Per-Jakez Hélias, de Jean-Louis Trintignant, de Claude Miller, de Bertrand Tavernier ou encore de Jacques Demy, est en tout cas un vrai couple. Ça se coupe la parole, ça s’envoie des pics, ça termine les phrases de l’autre, ça n’est pas toujours d’accord. Bref, ça se chamaille.
Récemment, un éditeur, Coop Breizh, a voulu coucher sur papier l’histoire originale de ces “montreurs d’images” qui ont été à la fois scénaristes, photographes, scripts, acteurs, producteurs sur différents tournages comme Z, de Costa-Gavras ou Avoir vingt ans dans les Aurès, de René Vautier.

Deux bigoudens
Pas toujours simple de faire revivre le passé. Ce livre qui vient de paraître, un très bel objet en deux tomes, de 250 pages illustrées par 355 photos, ils ne voulaient d’ailleurs pas le faire. Ni l’un, ni l’autre. Pudiques, ils ne voulaient pas “tout raconter”. Ils ont d’ailleurs obtenu qu’on enlève des “pages trop personnelles”. Leur rencontre est ainsi passée à la trappe. “On l’a expurgé”. Nicole compatit : “Félix a vraiment dû se faire violence pour se livrer”.
Pas simple non plus de fouiller, trier, sélectionner dans les archives de Félix le photographe. Choisir parmi
40 000 photos celles qui résumeraient le mieux leur vie a été un casse-tête. Enfin, il a fallu convaincre Nicole d’écrire plus que cinq ou six pages. Elle ne voyait pas l’intérêt. C’est qu’il en faut pourtant, des mots, pour raconter ces deux vies.
Leur vie à tous les deux débute dans le Pays Bigouden. Dans les années 1950, Félix tient le magasin de photo de Plonéour-Lanvern. En 1958, il apprend qu’un long-métrage, Les Naufrageurs, de Charles Brabant, est en train d’être tourné dans la baie d’Audierne. Au culot, il va sur le tournage et décroche un job : photographe de plateau. Félix s’ouvre ainsi une carrière qui l’amènera, dix ans plus tard, sur le tournage de Z, de Costa-Gavras, aux côtés de Jean-Louis Trintignant et d’Yves Montand. Loin des plateaux, Félix s’essaie à la publicité pour Le Minor, aux grands reportages sur les marins pêcheurs, les Tsiganes ou les mineurs algériens, et bosse aussi pour la presse régionale. Des photos, il en a fait des dizaines de milliers. Et quand on lui demande aujourd’hui le secret d’une bonne photo, il répond : “Un regard, un instant saisi. Pas forcément une prouesse technique”.  
Nicole, elle, vient de Plogastel-Saint-Germain. À 12 km de Plonéour. Comme souvent à l’époque, c’est au bal qu’ils se sont rencontrés. Mariés en 1961, ils font huit ans plus tard une rencontre “décisive” avec René Vautier. “Un homme qui a été très présent dans nos vies”. René Vautier en impose. Communiste, pourfendeur infatigable du capitalisme et du colonialisme, il incarne, pour le couple Le Garrec, la figure même du militant.
Tous les trois s’associent et créent l’UPCB, l’Unité de production cinématographique de Bretagne. Ensemble, ils produiront une demi-douzaine de films. Il y a eu Mourir pour des images, Des goûts et des couleurs, La folle de Toujane. Mais il y a surtout eu Avoir vingt ans dans les Aurès, avec de jeunes acteurs assez méconnus à l’époque ; Philippe Léotard, Alexandre Arcady ou Jean-Michel Ribes. Sur le tournage, chacun a son rôle : René Vautier réalise, Félix est photographe et Nicole, script.  Bouclé avec un faible budget, le film reçoit, en 1972, le Prix de la critique internationale au Festival de Cannes. “Un joli coup de théâtre dans le ciel du cinéma français”, disent les Le Garrec. Et pour la petite histoire, c’est Nicole qui a suggéré le titre du film.

À Plogoff, choisir son camp
Contrairement à leur camarade, Félix et Nicole ne se mettront jamais dans les “lignes d’aucun parti, ni d’aucune idéologie”. Pas leur truc. “Nous ne sommes pas des militants”, assure Félix. Ils seraient plutôt, des électrons libres, des révoltés.
Pas militants, les Le Garrec ? On les croirait s’il n’y avait pas eu Plogoff. Mais il y a eu Plogoff. L’exception. Car Des pierres contre des fusils, documentaire qu’ils ont produit contre vents et marées, se moquant parfois des risques financiers, est bien un acte de militantisme, une preuve d’engagement. Dans cette lutte, Félix et Nicole Le Garrec avaient choisi leur camp. Nicole : “J’étais déjà dans le “nous” avec les gens de Plogoff, avec les opposants. J’étais contre “eux”. On a aussi fait ce film pour que cette lutte réussisse”.
Régulièrement, l’histoire de Plogoff refait surface. Cela a été le cas en mars dernier avec la catastrophe nucléaire de Fukushima. Cela sera certainement encore le cas dans les mois et les années à venir, tant le débat sur l’atome civil est toujours plus présent.

“Ce film ne nous appartient plus”
De projections en conférences, de cinémas en universités, Félix et Nicole continuent aujourd’hui de parler de Plogoff. En Bretagne, mais pas seulement. Récemment, le film était encore projeté à des étudiants de Sciences-Po, à Paris puis à Lyon. Des pierres contre des fusils est même aujourd’hui traduit en espagnol, en anglais et en basque. L’an dernier, c’est un étudiant américain de l’université d’Oxford qui les a contactés dans le cadre d’une thèse sur les mouvements antinucléaires. “Ce film ne nous appartient plus”, constate Nicole.
Dans les années 1970, Félix et Nicole Le Garrec écumaient déjà la région. Munis de projecteurs de diapositives et de hauts parleurs, ils proposaient alors des “diaporamas”. Félix faisait les images, Nicole les montait. Ils travaillaient à l’époque sur des sujets très “bretons” comme Les Ardoisiers de Commana et La Langue bretonne.  
Et s’il fallait n’en retenir qu’un ? Choisir un seul souvenir parmi tous les autres ? Un seul, et rien qu’un seul ? Sans hésiter, Nicole et Félix citent Plogoff. Pas uniquement pour leur film, non. Mais aussi, et surtout, pour le combat mené. La preuve qu’il a été possible de changer le cours des évènements, de dire non, ensemble. “Sur le plan personnel et sur le plan humain, c’est le moment le plus important de notre vie. On n’aurait pas été les mêmes sans Plogoff”. Là, Félix et Nicole Le Garrec sont d’accord.

Par Alexandre Le Drollec

Photo Gwénaël Saliou

COMMENTAIRES

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire