Le magazine qui fait du reuz

Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Azouz Begag : "J'ai décidé que j'étais breton"

01/05/2012
Ancien ministre du gouvernement de Villepin, sociologue et écrivain, Azouz Begag vient de faire paraître un roman baptisé Salam Ouessant. L’auteur du Gone du Chaâba, enfant d’immigrés algériens, y poursuit sa réflexion sur l’identité et les racines. Il évoque aussi son attachement à la Bretagne et les similitudes qu’il trouve entre ces deux cultures.

Bretons : Vous avez ancré votre dernier roman à Ouessant, pourquoi ?
azouz begag : J’ai choisi d’être Breton. Depuis mes années de vacances, il y a vingt-cinq ou trente ans, quand je venais à la Baie des Trépassés, à Plogoff, avec mon ex-épouse et mes enfants. Depuis que je fréquente ce petit village de Plogoff, j’ai décidé que j’étais Breton.

Pourquoi ?
Parce que j’ai entendu des sonorités musicales au festival de Douarnenez, des sonorités qui se rapprochent de celles du Maghreb (il imite une bombarde et une cornemuse). Et aussi, parce que je me suis rendu compte que le peuple breton est un peuple de migrants. Partout où on va dans le monde, dans les îles en particulier, il y a des Bretons. Comme c’est un peuple qui habite au fond de la terre, au Finistère, là où la terre finit, ce sont des gens qui sont en contact direct avec l’idée de partir, de voyage. Sur le plan social, je me suis toujours senti proche des Bretons parce que les difficultés que ce peuple a connues depuis des siècles se rapprochent de celles de mes parents, de mes ancêtres. Et puis par rapport à la centralité française, parisienne, les Bretons ont toujours été considérés comme un peuple qu’il fallait coloniser, apprivoiser, en tous les cas qu’il fallait rendre à la France jacobine, du point de vue de la langue en particulier. Toutes ces résistances culturelles, linguistiques, ces batailles, ont fait que je suis de ceux-là aussi, un enfant de migrants, de pauvres, de résistants, de colonisés.

Il y a d’autres points communs ?
Chaque fois que je vais à Douarnenez – puisque douar en arabe c’est un petit bled – j’ai l’impression que d’un douar à l’autre… Comme je peux prononcer facilement les “c’h”, qui ressemblent aux sonorités de la langue arabe, tous ces petits indices me font penser que, soit mes ancêtres sont passés sur le rail d’Ouessant, dans le port sardinier de Douarnenez, soit des Bretons ont débarqué avec les troupes en 1830 en Algérie et ont laissé des graines…
Chez nous, chez les Maghrébins comme chez les Bretons, il y a une valeur sacrée qui est celle de l’hospitalité. Et tout ce qu’il y autour : l’idée de fête. C’est aussi ça la Bretagne pour moi ! J’adore.
Tous les gens qui habitent aux confins des terres, qui sont méprisés par le centre, ils ont cette valeur d’hospitalité. Parce qu’ils ont tellement souffert de l’inhospitalité. Moi, j’adore les Bretons et les Bretonnes. D’ailleurs, depuis trente ans, je prends mon café le matin avec des “Petit Lu”. Je suis complètement obsédé par la Bretagne…

Vous évoquez dans ce livre un Ouessantin que vous avez rencontré à Lyon lorsque vous étiez enfant. A-t-il vraiment existé ?
Oui, c’est un Ouessantin qui m’a donné le goût d’aller là-bas. Il était tellement attaché à sa terre, qu’à Lyon il était étranger. Il était beaucoup plus étranger que moi ! Alors qu’il était à 500 km d’Ouessant ! Lui souffrait de l’exil sur le même continent, beaucoup plus que moi ! C’est ce garçon qui a réveillé en moi cette nostalgie et cet attachement à la terre d’où on est. J’ai beaucoup réfléchi et écrit sur ce thème, pour en arriver à la conclusion que la terre perdue que pleurent toujours les adultes, c’est l’enfance. Ce n’est pas un pays, pas une terre, mais une enfance. Certes, qu’on a passée dans un lieu. Mais c’est une enfance.

Mais vous, votre enfance, c’est Lyon ou l’Algérie ?
C’est ambigu. Le mois de vacances que je passais dans le village de mes parents, à Sétif, ce retour aux racines de mes parents avait autant d’importance que les onze mois que je vivais à Lyon, en tant qu’étranger.

Et voir que cet Yvon Le Guen se sentait aussi étranger que vous, cela vous a permis de mieux accepter ce sentiment ?  
C’est lui qui m’a dit que j’étais un indigène à Lyon. Et c’est vrai. Être indigène c’est être de là où on est né. En Algérie, indigène ça faisait plus penser à des sauvages, des gens qui vivaient dans les arbres, qui avaient toujours des couteaux en main… Alors qu’être indigène c’est être de la terre. Mais le mot nostalgie me plaisait plus. Yvon Le Guen avait cette maladie, la nostalgie. Ça vient du mot grec nostos, le nid, et algos, la douleur. C’est la douleur d’avoir quitté le nid, le foyer, là où c’est chaud, là où on est chez nous, où on est en toute sécurité. Cette maladie que m’avait fait ressentir Yvon Le Guen n’était pas tout à fait la mienne, puisque je suis né à Lyon. Mais en même temps, une partie de mon nid était ailleurs. J’avais 10 ans, et pas mal de Lyonnais me faisaient sentir que mon vrai nid n’était pas là, qu’il fallait que je retourne dans mon pays. L’ambigüité venait de là. Les indigènes d’ici me renvoyaient là-bas. De la même manière qu’un jeune terroriste français, qui a 24 ans, qui s’appelle Mohamed et qui est né à Toulouse, on l’appelle “Mohamed, d’origine algérienne”. Comme si on disait : “monsieur Sarkozy, d’origine hongroise, est allé visiter telle usine”… Pourquoi les renvoyer toujours à leur origine ? Jusqu’à quand ? Faudra qu’on s’arrête un jour… Quand c’est négatif, on les renvoie à leur origine. Quand c’est positif, ils sont Français.

Vous racontez la rencontre à Ouessant avec un homme, Le Bihan, qui est en réalité un ancien pied-noir…
J’ai écrit ce livre à l’intuition. Mais plus je réfléchis, plus je me dis que c’est un livre sur la lumière. Une île, c’est un miroir dans lequel se reflètent plus qu’ailleurs les subtilités des lumières à toutes les heures, toutes les saisons. Et voilà qu’à la fin du roman, cet homme mystérieux se dévoile. Il est intrigué par ma gueule de métèque, ma tête de pastèque. Il me demande : “Monsieur, vous êtes d’où ?” – Moi : “De Lyon”. –“Arrête de jouer avec moi petit, tu sais ce que je veux dire.” –“Oui, je sais, on me l’a tellement posée cette question. Je suis d’Algérie.” Et là, alors qu’il se met à pleuvoir, que la sirène du Fromveur retentit parce qu’il est l’heure de partir, que mes filles me pressent d’embarquer, ce type me demande de parler de l’Algérie que je ne connais pas. Parce qu’il est pied-noir et qu’il a passé toute son enfance là-bas. La nostalgie remonte dans son cœur, et le type se met à pleurer. “Raconte-moi.” Alors je me mets à inventer l’Algérie. Il me dit qu’en quittant l’Algérie de l’indépendance, il est venu sans regarder derrière lui, au point le plus septentrional de France. On lui a dit d’aller à Brest. Il a quitté Alger, il s’est retrouvé à Brest. Il est descendu du train et il a demandé à un indigène breton qui passait par là : qu’est-ce que c’est l’île qu’on aperçoit là-bas ? C’est Molène. Et derrière, il n’y en a pas une autre ? Si, c’est Ouessant. Et le type est monté sur le bateau, il n’avait pas de sous. Il a dit au commandant : je vous paierai quand j’aurai trouvé un travail à Ouessant. Et le type est resté là. Il a été gardien du phare pendant vingt-cinq ans. Et ce pied noir a reconstitué les lumières de son enfance algéroise.

Pensez-vous que la Guerre d’Algérie est encore une plaie ouverte dans la société française ?
Les gens qui ont été contraints de partir de leur terre d’enfance, soit par la misère économique, comme mes parents, que la famine a poussés dehors, soit par la guerre, comme Le Bihan, tous ceux- là ont une cicatrice purulente. Leurs enfants l’auront moins. Et les enfants de leurs enfants l’auront moins encore. Mais les premiers qui ont dû subir la brutalité de la rupture, leur cœur saigne encore. Aujourd’hui, il y a deux ou trois millions de personnes en France, pieds-noirs, juifs d’Algérie, harkis, enfants d’immigrés, qui pleurent l’Algérie d’hier parce qu’ils en portent tous en eux une part. Une part légitime, il n’y en a pas une qui est plus légitime que les autres.

Dans quelle mesure ce roman est-il autobiographique ?
Tout est vrai, de A à Zouz ! Non, ce n’est pas vrai. Il y a un petit peu d’autobiographie. Mais ce loueur de bicyclettes, qui a dû passer par le nom de sa femme pour ne pas être victime de rejet, qui me demande de lui raconter l’Algérie, qui me parle de son Algérie d’enfance, il existe. Je tairais son nom. De toute façon, là-bas, tout le monde s’appelle Malgorn ! (Rires.)

Vous y allez souvent ?
Non. D’ailleurs, j’ai écrit ce livre au titre multiculturel, qui va beaucoup plaire aux électeurs du Front national, en espérant être invité au salon du livre d’Ouessant ! (Rires).

Vous parlez d’un titre multiculturel, vous savez que la Bretagne est la région de France où on vote le moins pour le Front national ?
Je sais ! Dès le début je vous ai dit que je me sentais proche de ce pays. C’est une des raisons.

En 2008, vous aviez visité le lycée Diwan de Plésidy, dans les Côtes-d’Armor…
Oui, ça me plaît beaucoup ! J’y suis allé avec mon ami Yvon Le Men, le plus grand poète du monde. Depuis, je regarde TV Breizh, pour suivre les programmes américains (sourire)… Parce que je considère que pour mieux s’ouvrir au monde, pour être plus à l’aise avec les cultures du monde, il faut être parfaitement à l’aise avec sa propre culture, sa propre langue, ses propres contours identitaires. Quand on les connaît, on les maîtrise, on a moins peur de les confronter aux autres. Le meilleur moyen de se mondialiser, c’est d’être particularisé : savoir qui on est, d’où on vient. Ne pas avoir peur d’échanger avec les autres ce qu’on a. De manière à pouvoir avancer avec les autres et non pas contre eux.

Vous êtes en même temps un produit de la République française : l’école, l’ascension sociale… Souvent, on oppose les identités régionales à ce moule républicain ?
C’est une sacrée sottise d’avoir fait ça. Au contraire, les cultures qu’on essaye d’anesthésier, de pétrifier, de tuer, cela renforce comme dans un mouvement de balancier la volonté de s’accrocher à ce qu’on est, ce qu’on a. La langue en particulier. C’est pour ça que mes filles adorent dire des mots bretons ! J’adore faire ça, acquérir les rudiments des langues locales quand je voyage ! Pourquoi ? Parce que je n’ai pas peur des langues.

Est-ce que la France jacobine a un problème avec la diversité, quelle qu’elle soit ?
C’est sûr. Ce pliage à la norme, à la langue a été extrêmement brutal, aussi bien pour les Bretons, les Alsaciens, que pour les Algériens en 1830. C’est la même problématique : casser et plier pour amener dans une norme artificiellement établie. Alors que la norme c’est le contraire : permettre dès le plus jeune âge à tous les enfants du pays d’être disponibles pour les langues étrangères. Pour tous ces enfants qui parlent français et une langue d’Afrique, permettre de développer les deux en même temps. Le multilinguisme, c’est une richesse aujourd’hui. Si à la maison, on a alimenté l’arabe, le turc ou un dialecte africain, l’enfant aura plus de facilités à apprendre l’anglais ou le chinois, il aura une prédisposition à apprendre les langues étrangères. C’est le contraire du jacobinisme.

Propos recueillis par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photo Gwénaël Saliou

COMMENTAIRES

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire