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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Skol Vreizh : Apprendre la Bretagne

01/05/2012
À l’origine du phénomène des Bretonnismes et de ses 240 000 ventes, il y a une petite maison d’édition associative, Skol Vreizh. Sa vocation : diffuser au plus grand nombre des éléments d’histoire et de culture bretonnes.

Fin octobre 2010. Un petit livre arrive discrètement dans les rayons des librairies bretonnes. Le tirage est modeste : 2 400 exemplaires. Il s’avérera totalement insuffisant. Tout est écoulé en deux semaines ! Le phénomène des Bretonnismes, d’Hervé Lossec, un petit livre regroupant des expressions issues du breton employées en français, vient de démarrer. “À un moment,  on en imprimait 2 000 par jour et on vendait 3 000 dans le même temps…”, raconte Jean-René Le Quéau, vice-président de l’heureuse maison d’édition Skol Vreizh. Le phénomène prend une ampleur inattendue. Aujourd’hui ce sont plus de 240 000 exemplaires des Bretonnismes, avec le Tome 2 paru il y a quelques mois, qui ont été vendus.
Pour bien mesurer le formidable impact de ce petit livre, une comparaison s’impose. 240 000 ventes sur les cinq départements bretons, cela représente un petit peu plus que 3,5 millions au niveau national. Tout simplement du jamais vu ! Bien au-dessus des Marc Lévy et Guillaume Musso. Et également au-dessus du niveau de Stéphane Hessel et de son Indignez-vous, qui se vend 3 €. Les Bretonnismes, eux, coûtent 10 €.  
Derrière ce succès, se trouve une petite maison d’édition associative. Deux salariés, une dizaine de bénévoles. Premiers surpris par le succès. Jean-René Le Quéau raconte : “Quand on a présenté la chose au conseil d’administration de l’association, on a plaidé pour 3 000 exemplaires, 5 000 peut-être. Il y a eu une avalanche de : c’est ringard, ça n’intéresse personne, c’est le complexe de Bécassine. Certains ont voté contre ! Au vote, on nous a quand même accordé un tirage de 2 000.”
Et la suite est désormais connue. Les Bretonnismes sont devenus un phénomène de société. Chacun revendique désormais de faire du reuz, ou d’envoyer ses enfants à l’école. Journalistes, politiques, ouvriers, tout le monde s’y met. L’écrivain Hervé Jaouen raconte même que les correctrices de sa maison d’édition parisienne lui fichent désormais la paix…
Skol Vreizh est donc une maison d’édition à succès. Mais elle n’est pas que ça. Pour preuve, une autre de ses réalisations : un monumental Dictionnaire d’histoire de Bretagne, paru en 2008. 101 auteurs, tous spécialistes reconnus de leur discipline, 8 000 notices, 3 800 références de livres, 950 pages, balayant toute l’histoire de la région, des menhirs aux Chouans, en passant par l’architecture, la musique, la littérature… Une somme vendue 89 €. Les 5 000 exemplaires imprimés ont quasiment tous été vendus ! Non, décidemment, Skol Vreizh n’est pas une maison d’édition comme les autres.

1933, naissance d’Ar Falz
Installée dans une aile du beau bâtiment de l’ancienne Manufacture des tabacs, à Morlaix, la maison d’édition présente un visage modeste. Seuls sont présents quotidiennement les  deux salariés : une secrétaire-comptable et un maquettiste-documentaliste. Le reste du fonctionnement est bénévole. Paolig Combot est le président de l’association, composée essentiellement de professeurs et d’instituteurs. Lui-même fut enseignant de français avant de prendre sa retraite. “En cela, nous sommes fidèles aux origines de Skol Vreizh”, s’amuse-t-il.
En effet, Skol Vreizh est d’abord une création d’enseignants. En 1933, un jeune instituteur lance une association ancrée à gauche, pour la défense et la promotion de la langue et la culture bretonnes dans les écoles publiques : Ar Falz (la faucille). Yann Sohier, père de l’historienne Mona Ozouf, n’aura pas le temps de lui donner beaucoup d’élan. Il décède deux ans après, en 1935. Son collègue Yann Kerlann (Jean Delalande) prend le relais et continue à faire paraître la revue Ar Falz, à destination des enseignants des écoles publiques.
Mise en sommeil pendant la guerre, Ar Falz est relancée en 1946, autour de Per-Jakez Hélias, Charlez ar Gall et René-Yves Creston. “En 1951, la loi Deixonne autorise à enseigner un peu de breton  à l’école”, raconte Paolig Combot. “Petit à petit, il y a eu la possibilité d’enseigner un peu la langue, l’histoire, la danse. Ce qu’on appelait le folklore. Mais il manquait des outils. Il fallait créer un aspect pédagogique. Skol Vreizh est donc née en 1963, lancée par Per Honoré et Armand Keravel.”
C’est d’abord une revue pédagogique, un supplément d’Ar Falz, où des spécialistes interviennent pour donner de la matière concrète aux enseignants : des chansons, des textes, des notions de lutte bretonne…

Son cœur de métier : l’Histoire
En 1970, le premier ouvrage paraît. C’est un manuel sur l’histoire de Bretagne, de la préhistoire au Moyen Âge, pour la 6e et la 5e. “Depuis, on n’a pas arrêté de publier des livres d’histoire”, analyse Paolig Combot. “Au départ, il s’agissait de donner des outils aux enseignants. Parce qu’il n’y avait rien. Peu à peu, on a élargi la palette et le public. Même si on continue à travailler pour les classes, on produit aussi des livres de qualité professionnelle et de lecture plus difficile.” Le prochain : une synthèse des cinq volumes d’Histoire de Bretagne et des pays celtiques, une série déjà parue, écoulée à 150 000 exemplaires en tout, avec des dizaines d’éditions successives.
Le cœur de métier de Skol Vreizh est donc l’histoire, mais la maison d’édition travaille aussi pour la langue bretonne. Romans en breton, livres pour enfants, dictionnaires… Skol Vreizh prépare ainsi un grand projet : Geriadur meur ar brezhoneg, le plus grand dictionnaire breton jamais publié, “l’œuvre de toute une vie”, celle de Frañsez Favereau, professeur à l’université de Rennes.
“Nous sommes des missionnaires – laïcs, bien sûr ! – de la culture bretonne !” résume dans un sourire Paolig Combot. “Notre démarche tient en un mot : vulgarisation. Il y a en Bretagne énormément de chercheurs qui trouvent beaucoup de choses. Mais il faut le faire passer auprès de la population. Pour que le public prenne conscience de la richesse de son histoire, de sa langue, de sa culture.” Jean-René Le  Quéau acquiesce : “Nous pensions que redonner leur fierté aux Bretons passait par la langue et aussi par l’histoire. Nous avons peut-être contribué à éteindre ce complexe d’identité négative qu’avaient les Bretons.”
Voilà pour la démarche. Mais concrètement, comment fonctionne une maison comme celle-ci ? Il s’agit tout d’abord de trouver des manuscrits. Skol Vreizh avoue en recevoir presque un par jour. Il faut donc sélectionner. “Il y a deux critères”, explique Jean-René Le Quéau. “La qualité de l’écriture, et l’intérêt du témoignage”. Parfois, Skol Vreizh passe commande auprès d’auteurs. C’est ce qui s’est passé pour le Dictionnaire d’Histoire de Bretagne. C’est aussi le cas du récent Dictionnaire de la nature en Bretagne, pour lequel les éditeurs ont sollicité le spécialiste François de Beaulieu. Et, de temps en temps, Skol Vreizh déniche des trésors, des manuscrits oubliés, des pépites inconnues.
En 1990, paraissaient ainsi les mémoires de Jean Conan, Avanturio ar citoien Jean Conan. Ce personnage à la destinée extraordinaire, né en 1765, fut tour à tour pêcheur à Terre-Neuve, soldat révolutionnaire faisant le coup de feu contre les Chouans, tisserand… L’histoire de la découverte du manuscrit de ses mémoires, rédigées en breton, est rocambolesque. Jean-René Le Quéau apprend son existence par hasard. Après plusieurs tentatives infructueuses, il parvient à prendre contact avec le marquis de Chabannes et à se rendre au château de Lesquiffiou, où est conservé le texte. “Je m’attendais à un petit cahier de notes. J’ai trouvé 320 pages, reliées dans le cuir du havresac du soldat révolutionnaire que Jean Conan avait été… Un texte de 7054 vers bretons ! C’était un document exceptionnel. On a apporté une photocopieuse et tout photocopié sur place. On a réuni une équipe de linguistes, d’excellents bretonnants et d’historiens comme Joël Cornette pour préparer son édition.” Ainsi furent sauvées les Mémoires de Jean Conan, alors que ses nombreux autres manuscrits avaient été vendus comme papier d’emballage par ses enfants… Une trouvaille unique ? Non, affirme Jean-René Le Quéau : “Il est certain que dans les châteaux bretons, il reste des trésors de ce style” …
Skol Vreizh publie aujourd’hui entre dix-huit et vingt livres par an. Deux types de contrat sont proposés aux auteurs, qui rappellent le statut particulier de la maison d’édition. Un contrat classique, qui fixe un pourcentage de droits d’auteur sur les ventes, et un “contrat militant”, qui offre aux auteurs un certain nombre d’exemplaires du livre, en guise de droits…

Un prix nobel de littérature
Paolig Combot : “Nous sommes une maison associative. Nous avons appris le métier sur le tas. Et même si nous avons une surface financière qui nous permet un ou deux flops, nous restons prudents. Nous prenons des risques calculés mais, à chaque fois, c’est un pari”. Chez Skol Vreizh, on n’est donc pas du genre à se monter la tête, même après un succès comme celui des Bretonnismes.  
“On va continuer notre programme de publication, faire des aménagements dans nos locaux, donner des primes à nos salariés. Sans compter que, et c’est tout à fait normal, nous allons payer des impôts sur ces bénéfices”, explique Jean-René Le Quéau. Paolig Combot complète : “On gère en bons pères de famille.”
Reste que quelques projets majeurs sont au programme des éditions Skol Vreizh pour les mois à venir. D’abord un vadémécum, un ouvrage synthétique destiné aux élèves de seconde, rassemblant les connaissances  de base en histoire, langue, culture, géographie, sur leur région… Il se murmure également que Skol Vreizh pourrait bientôt publier un prix Nobel de littérature. Le Clézio a répondu dans un courrier qu’il verrait comme “un grand honneur” de voir la maison morlaisienne publier sa biographie. Et qu’il est tout disposé à recevoir dans sa maison de Poullan-sur-Mer…

Par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photos Emmanuel Pain

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