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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Jean-Guy Le Floch : "Être Breton, c'est faire en sorte que nos enfants puissent travailler en Bretagne"

01/05/2012
Le patron d’Armor-Lux nous raconte sa Bretagne. De son enfance sud-finistérienne jusqu’à son retour au pays, en passant par les arcanes de la haute finance et du CAC 40, lorsqu’il était le bras droit de Vincent Bolloré.

Bretons : Vous êtes né à Carhaix en 1953. Pourquoi Carhaix ?
Jean-Guy Le Floch : Mes parents, instits, démarraient dans leur métier. Ils exerçaient à l’époque à Landeleau, un petit village près de Carhaix où se trouvait le premier hôpital de la région. Je suis donc né dans le Centre-Bretagne, un pays qui m’est étranger puisque je suis plutôt originaire du Cap-Sizun et du Pays Glazik. Mon père était un fils de cordonnier du Pays Glazik et ma maman fille d’un Capiste de la Marine nationale. On était “très sud” chez nous.

Deux ans après votre naissance, votre famille s’installe à Plozévet, dans le Sud-Finistère. Pour se rapprocher du pays ?
Comme ils travaillaient bien et qu’ils étaient bien notés par leurs inspecteurs, mes parents ont réussi à se rapprocher de chez eux et ont atterri à Plozévet. J’ai commencé là ma vie de Sud-Finistérien, dans ce monde que je ne connaissais pas non plus : le Pays Bigouden. Je l’ai découvert et m’y suis bien plu. J’y ai vécu pendant une quinzaine d’années.  

Vous n’avez jamais eu la tentation d’enseigner comme vos parents ?
Nous, les Bretons, il paraît qu’on travaille beaucoup. J’ai donc fait comme tous les écoliers bretons : j’ai beaucoup travaillé. Il se trouve que j’étais bon en maths. J’ai donc suivi la filière normale de ceux qui maîtrisent à peu près les mathématiques. À Pont-l’Abbé, mes profs de maths m’ont incité à aller plus loin. Ils m’ont presque fait quitter la Bretagne puisqu’ils m’ont amené jusqu’à Rennes, où j’ai fait deux années de prépa. J’ai ensuite passé les concours classiques pour un étudiant qui passe son temps à essayer de résoudre des équations et j’ai obtenu une belle école scientifique, l’école centrale de Paris.

Vous avez des frères et sœurs ?
J’ai deux sœurs qui sont toutes les deux médecins. Elles n’ont pas fait comme moi. Sans doute ont-elles vu combien j’en avais bavé pour ces études de maths un peu théoriques.

On parlait breton chez vous ?
Chez mes parents, non, puisqu’ils étaient formés à l’école laïque et très républicaine. Mais chez mes grands-parents, oui. Mes grands-mères parlaient essentiellement breton, deux bretons complètement différents d’ailleurs. Entre celle du Pays Glazik et celle du Pays Capiste, elles avaient parfois du mal à se comprendre. J’ai toujours trouvé dommage que cette langue ne soit pas portée aux nues par nos décideurs politiques et qu’elle ne soit pas complètement réhabilitée, y compris dans l’enseignement national. Ça m’a toujours fait mal au cœur, et ça continue de me faire mal au cœur.

Vous seriez favorable à un enseignement obligatoire, c’est ça ?
Pas obligatoire, non, car il faut laisser les gens libres de leurs choix. Mais je suis pour un enseignement à la carte qui serait largement mis en valeur et plébiscité par nos hommes politiques bretons. Ce serait un juste retour des choses, une juste récompense pour nos générations anciennes.

Vous parlez breton ?
Non, mais je le comprends. Hélas, depuis que mes deux grands-mères ont disparu, je n’ai plus d’interlocuteurs.

Qu’avez-vous hérité de vos parents, instituteurs laïcs ?
Comme tous les Finistériens, j’ai hérité de l’envie de réussir. J’ai été élevé dans l’envie qu’avaient mes parents que l’ascenseur social fonctionne grâce à la République. Même s’ils ne me le disaient pas, je sentais qu’ils voulaient que je fasse mieux qu’eux. Eux aussi, à leur époque, voulaient aller plus loin. Mais comme ils n’avaient pas les moyens, ils ont dû arrêter leurs études tout de suite après le bac. Ils l’ont toujours regretté et ont longtemps été amers de cette vie scolaire abrégée. Ils ont donc toujours tout fait pour que, moi, je n’ai pas cet obstacle financier.

En 1972, vous quittez Pont-l’Abbé pour la section maths sup/maths spé du lycée Chateaubriand de Rennes. Et le jour de la rentrée, vous pleurez. Pourquoi ?
Quitter Plozévet et Pont-l’Abbé était un arrachement à mes terres finistériennes. À l’époque, aller à Rennes était un long voyage. C’était loin, compliqué, et c’était aussi une séparation avec la famille. Comme je suis assez émotif, c’est inscrit dans mes gènes, ça a été une expérience assez douloureuse. Disons que les deux premières nuits au pensionnat ont été un peu difficiles. C’est là, aussi, que j’ai rencontré mon associé actuel, Mich’ Guéguen (ndlr, Michel Guéguen est le directeur général d’Armor-Lux). Sur la pelouse, je le revois me dire : “Te prends pas la tête, c’est pas grave, on va rentrer bientôt, c’est pas très loin”.

L’entrée à Centrale, et par conséquent dans la vie parisienne, a-t-elle également été un choc ?
Finalement non. Ça a été plus facile. J’étais plus âgé, et ces deux années de travail intense étaient derrière moi. J’étais content, j’avais quitté ce monde virtuel des mathématiques pour entrer dans cette école que je voulais absolument intégrer. Centrale est une très grande école, civile, humaniste, la deuxième école d’ingénieur après Polytechnique.

Étudiant à Paris, vous fréquentiez les milieux bretons ?
On était cloisonné à Châtenay-Malabry (ndlr, dans le département des Hauts-de-Seine). On allait bien à Montparnasse de temps en temps mais il fallait rentrer avant 1 h avec le dernier RER. On était donc cantonné à Châtenay-Malabry, mais dans une ambiance très bretonne. Sur une promo de trois cents, trente-cinq venaient de Chateaubriand. On était très fier de ça. Il y avait une sacrée équipe de Bretons qui régnaient un peu en maître sur le campus. On tenait la radio, le bar aussi. Les lieux stratégiques quoi.

Quand vous êtes-vous senti Breton pour la première fois?
Ce sont les spectacles de Glenmor et d’Alan Stivell qui ont déclenché chez moi une bretonnitude exacerbée. Avec mon associé, Mich’ Guéguen, on était très fans de Glenmor. C’est lors de ses concerts qu’on a eu le déclic de la nécessaire appartenance affirmée et définitive à la Bretagne.

Vous êtes aussi titulaire d’un Master of science obtenu à Stanford, en Californie. Vous avez donc également connu la vie de campus à l’américaine ?
Une fois à Paris, je me suis dit : tant qu’à faire, allons voir ce qu’est le monde. Plus Breton que Français, je voulais être également un citoyen de la planète. À l’époque, il était possible d’obtenir des bourses pour étudier à l’étranger. Je suis donc allé voir ce qui se passait aux États-Unis. Et ça a été une découverte. J’ai vu ce qu’était le monde ouvert, multiculturel, libre. Les frontières étaient devenues, à mes yeux, autre chose que cette simple frontière entre la Bretagne et la France. Je suis resté un an et demi dans cette université, l’une des meilleures des États-Unis. Pour l’anecdote, il y avait là-bas, à Stanford, la plus grande concentration de Porsche et de Ferrari du pays. Conduites non pas par des profs, mais par des étudiants.

Vous avez dit “plus Breton que Français”, vous le pensez vraiment ?
Je le pense sincèrement : je suis plus Breton que Français. Je suis également un citoyen du monde. Breton et citoyen du monde.

En 1982, vous croisez la route d’un autre Breton : Vincent Bolloré. Une rencontre déterminante ?
C’est certain. Tant sur le plan personnel que professionnel. Vincent, je l’ai rencontré par le plus grand des hasards, via une petite annonce de Ouest-France. J’étais à Angers à l’époque, je travaillais à Bull. Je trouvais le temps long et voulais revenir ici, dans la Finistère. Déjà. Tous les week-ends, je regardais les offres de travail dans le journal. Un jour, je tombe sur cette annonce : un poste à pourvoir à Scaër. Comme mes parents étaient, eux aussi, passés par Scaër durant leur vie professionnelle, je me suis dit que c’était un juste retour des choses. J’ai répondu à l’annonce, j’ai été présélectionné et j’ai obtenu le job. C’est Vincent qui m’a recruté.

À 30 ans à peine, vous voilà donc cadre des papeteries Bolloré…
Et j’étais le plus heureux des hommes. C’était un retour aux sources. Je me suis bien plu dans cette ambiance industrielle des papeteries. Ensuite, j’ai été muté à Ergué-Gabéric, ça allait encore. Mais après, j’ai commencé à aller à Paris tous les lundis matin. Avec Vincent, on a convenu qu’il serait plus sage que je déménage à Paris. C’était dans les années 1984-1985, juste avant l’entrée en bourse du groupe Bolloré. On avançait très fort et ma carrière était un véritable enchantement. J’ai ainsi accompagné Vincent pendant une dizaine
d’années.

Qu’avez-vous appris aux côtés de Vincent Bolloré ?
J’ai appris ce qu’est la cohésion sociale. Quand il a repris son affaire à Scaër, les papeteries étaient en difficulté. À l’époque, j’ai vu comment une entreprise difficile à manier pouvait être managée avec comme moteur principal la cohésion sociale et la sauvegarde des emplois. Vincent m’a donné là une grande leçon de management. Avec lui, j’ai ensuite appris les dimensions financières du CAC 40 et de la haute finance parisienne. J’étais jeune, fougueux, je passais mon temps au travail. Vincent, lui, était un patron exigeant, rigoureux, il surveillait tout. C’est pour ça qu’il a réussi.

Vous avez été directeur financier puis directeur général du groupe Bolloré. Et alors que vous étiez finalement le bras droit de Vincent Bolloré, vous le quittez en 1993. Pourquoi ?
L’appel de la Bretagne, toujours. Jusque-là, j’avais fait Nantes, Angers, Scaër, Ergué-Gabéric et enfin Paris. Il fallait que je revienne, c’est comme ça. Comme Vincent m’avait donné le goût d’entreprendre, il fallait absolument que je trouve une entreprise à reprendre. Il y a eu l’opportunité de reprendre La Bonneterie d’Armor (devenue Armor-Lux). Mais si je n’avais pas trouvé d’entreprise, je serais sans doute resté à Paris à jouer au n°2 ou au n°2 bis dans les grands groupes du CAC 40.

Était-ce une décision facile à prendre ?
Ce n’est jamais facile de quitter un homme comme Vincent. Il est mon père spirituel. Mais il fallait choisir entre cette vie professionnelle et le retour au pays. Je suis une vraie bernique, je voulais absolument revenir. Quand j’étais chez Bolloré et que je quittais Paris avec mes trois enfants dans ma voiture, l’arrivée en Bretagne était un grand bonheur. Repartir était un malheur. Aujourd’hui, pour moi, c’est un bonheur d’être ici et d’y travailler avec 500 personnes. Un bonheur absolu, si bien sûr on considère qu’il existe.

Vous êtes marié à une Bretonne?
À une Capiste ! Eh ouais, je suis à fond dans la bretonnitude du Sud-Finistère.

Quand en 1993 vous reprenez La Bonneterie d’Armor avec votre ami et associé Michel Guéguen, aviez-vous déjà une idée de ce que vous vouliez en faire ?
Déjà, je voulais qu’elle survive. Je savais que c’était une marque indélébile et indestructible et qu’elle allait perdurer. Il fallait développer l’entreprise et protéger ses emplois qui, à l’époque, étaient menacés. J’étais à peu près sûr que cette aventure irait au bout car cette marque était fondamentalement inscrite dans les gènes bretons.

On vous aurait même suggéré de changer le nom de la marque, pour qu’elle sonne moins breton…
Et j’ai fait complètement l’inverse. Il faut toujours être un peu têtu, Breton, et faire l’inverse de ce qu’on vous dit de faire. Là, effectivement, plein de mecs parisiens, des conseils, sont venus me dire de faire de la marque un must parisien. J’ai fait le contraire et j’ai continué de l’inscrire dans les gènes de la Bretagne afin qu’elle soit définitivement et irrémédiablement bretonne. Depuis, toute ma communication et toute celle de l’entreprise s’articulent autour de la Bretagne : elle se fait autour des artistes bretons, des rassemblements de vieux gréements, des courses au large, du FC Lorient. Suisse à l’origine, la marque a accéléré sa bretonnisation. En résumé, je lui ai donné un sérieux coup de bretonnitude. Ça a marché, mais ce n’était pas gagné.

Pourquoi n’était-ce pas gagné ?
Pendant longtemps, être Breton a été un handicap. En 1993, c’était doucement en train de changer, mais on était encore sur la balance. Aujourd’hui, c’est un plus indéniable d’être Breton, partout dans le monde. Aujourd’hui, je suis donc très content d’avoir pris cette décision, pas si évidente à l’époque, de choisir la fidélité à la Bretagne au détriment du parisianisme et de la mode parisienne. Au vu de mon passé, de mes origines, c’était finalement le seul choix que je pouvais faire.

Aujourd’hui c’est un plus d’être Breton dans votre métier ?
Définitivement. Quel que soit le client que je rencontre, où que ce soit dans le monde, c’est un plus considérable. Nous, très honnêtement, cette image bretonne nous aide à vendre. On a été très fidèle à la Bretagne et la Bretagne nous le rend bien. Le mariage que j’ai imposé entre Armor-Lux et la Bretagne est un mariage d’amour devenu, finalement, un mariage de raison.

Être Breton : est-ce un argument marketing aujourd’hui ?
Tout à fait. Et surtout un argument imparable. Dans le monde, la Bretagne est souvent identifiée à un pays. Ses produits, eux, sont associés à des notions fondamentales : qualité, sérieux, pérennité et beauté.

Les entrepreneurs bretons ont-ils, selon vous, un dénominateur commun ?
La fidélité absolue à leurs employés. Ils sont responsables et ont des réflexes de management différents de ceux que j’ai pu voir pratiquer à Paris dans les ambiances du CAC 40. C’est l’un des paramètres fondamentaux de gestion des PME bretonnes. L’emploi est, ici, quelque chose de sacré.

Vous pensez vraiment qu’ailleurs l’emploi n’est pas sacré ?
Dans des grands groupes cotés où le centre de décision est à Londres, l’important, c’est le compte de résultat. Rien d’autre. Et le compte de résultat d’un tel groupe – avec des actionnaires répartis dans le monde entier – n’attache pas la même importance aux usines et aux emplois qu’un patron breton de PME qui, chaque jour, rentre dans son usine et connaît tous ses employés par leur prénom. La Bretagne est un tissu de PME, elle compte très peu de grands groupes. Les patrons des PME adorent leur région et les gens qui y habitent. Ils doivent travailler en symbiose avec les personnes dont ils ont la responsabilité professionnelle. On considère souvent les patrons comme des drôles de gens, mais bon, être patron, c’est beaucoup plus simple que ça. Être patron, c’est être chef d’une grande famille, l’entreprise. C’est comme ça que je le conçois.

Autre argument marketing en vogue : le made in France. Ainsi, lors de la campagne présidentielle, l’UMP, le PS et le Modem ont passé commande de tee-shirts chez vous pour habiller leurs militants. Le made in France, c’est un sujet porteur pour Armor-Lux ?
Depuis quinze ans, je défends l’emploi français. Breton, mais français. Que le made in France devienne un argument de campagne, bien sûr que ça m’a fait plaisir. Il y a quelques années, il fallait absolument être mondialiste, mondialisant. Celui qui n’inscrivait pas son entreprise dans un univers mondialisé était un mauvais manager. Là aussi, c’est en train de changer. En France, il y a des usines, elles existent, il faut les faire tourner, les développer. Il faut acheter des machines, embaucher des ouvriers, des ouvrières.

À Armor-Lux, on habille les militants, mais on ne fait pas de politique, c’est ça ?
Tout à fait. On fait du business. On a des clients de gauche, de droite et du centre.

Pourquoi ces partis ont-ils fait appel à vous?
Nous avons à Quimper une usine intégrée où l’on est capable de faire toutes les opérations. C’est pour ça que les candidats ont atterri ici. Ils ont cherché où ils pouvaient commander des tee-shirts made in France, ils n’ont pas trouvé beaucoup d’entreprises capables de les fabriquer intégralement dans ces proportions. La mondialisation est passée par là, aujourd’hui on doit être deux ou trois à pouvoir le faire en France.

Vous êtes plus Hollande ou Sarkozy ?
Chez nous, à Armor-Lux, Nicolas Sarkozy est largement en tête puisqu’il a commandé 11 000 tee-shirts. François Hollande, lui, en a commandé 4 000.

Vous votez ?
Toujours.

Faites-vous partie des patrons bretons qui souhaiteraient davantage d’autonomie pour la Bretagne ?
Aujourd’hui, on n’en est pas là. Il faut déjà qu’on ait plus d’autonomie au niveau national et qu’on sorte de cet étrange carcan dans lequel nous enferme l’Europe. C’est plutôt ça qui me chagrine aujourd’hui, ce rouleau compresseur européen qui nous écrase, nous, la France et les Bretons. Il faut rétablir un minimum de souveraineté nationale afin que les décisions françaises ne soient plus remises en cause par Bruxelles. C’est un vrai problème. Il est grand temps que la France retrouve son autonomie économique et que cette Europe soit gouvernée par des hommes politiques élus, non plus par des hauts fonctionnaires.

Quelle place peut avoir la Bretagne dans l’Europe ?
Une place importante. Car, comme en Écosse ou en Bavière, nous avons cette chance d’avoir l’une des plus belles identités d’Europe.

C’est quoi être Breton aujourd’hui ?
En une phrase : être Breton, c’est faire en sorte que nos enfants, demain, puissent travailler en Bretagne.

Par Alexandre Le Drollec
Photos Emmanuel Pain

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