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Qui Fait la Bretagne ?

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Armelle Lavalou : "Tous les grands écrivains sont venus en Bretagne"

01/06/2012
Dans Le Voyage en Bretagne, Armelle Lavalou a rassemblé tous les textes de littérature ayant évoqué la région. Des premiers auteurs du Moyen-âge à ceux du 20e siècle, des grands noms de la littérature française (Hugo, Stendhal, Proust…) aux écrivains bretonnants (Malmanche, Roparz Hemon…), elle dessine ainsi une “géographie littéraire” et démontre que la Bretagne est une “terre d’inspiration” très riche.

Bretons : Vous êtes historienne de l’art et spécialiste d’architecture. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la littérature ?
Armelle Lavalou : D’abord, parce que je suis une grande lectrice. Ensuite, parce que j’ai découvert des textes qui m’ont énormément plu concernant l’endroit où j’habite en Bretagne, le Pays Bigouden. J’ai commencé à essayer de rassembler quelques textes sur le Pays Bigouden, à mon usage personnel et pour mes amis. Et puis, de fil en aiguille, le projet est devenu beaucoup plus ambitieux puisqu’il traite de toute la Bretagne, mais surtout puisqu’il s’est organisé comme une géographie littéraire. C’est-à-dire qu’il rassemble tous les grands auteurs qui sont nés ou qui sont venus séjourner en Bretagne, avec tous les sites d’importance, mais aussi les évènements, les ambiances spécifiquement bretonnes.

Comment avez-vous choisi ces textes ?
J’ai regardé d’abord tout ce qui existait et j’ai fait un tri. J’ai privilégié les textes qui captivent le lecteur. C’est un peu comme des nouvelles. Ils sont assez longs et souvent il y a une petite dramaturgie. Moi, les anthologies où on a une demi-page, tirée du contexte, où on n’est absolument pas au courant de l’intrigue, ça me tombe des mains ! Là, j’ai fait en sorte qu’il y ait à chaque fois une histoire. Rares sont les textes où il n’y en a pas. J’espère qu’en ce sens il va retenir les gens qui aiment lire.

On ne trouve que des auteurs disparus. Pourquoi n’y avez-vous pas inclus des auteurs contemporains ?
Je n’ai pas voulu mettre des auteurs contemporains, pour ne pas me faire d’ennemis ! (Rires). Parce que ça aurait été très ennuyeux de choisir untel plutôt qu’un autre. À une exception près, tous les auteurs sont décédés.

Qui est cette exception ?
C’est Edgar Morin. Parce qu’il a fait une grande étude dans le Pays Bigouden, à Plozévet, entre 1961 et 1963. Il avait écrit à l’époque un livre. Et il a publié, il y a deux ou trois ans, le journal de cette recherche. Dans ce journal il y avait le récit des feux de la Saint-Jean, où on voit encore perdurer les traditions, avec d’un côté un feu allumé sur un rivage et quelques vieux autour, et un autre feu où se trouvent des ados avec une mobylette qui pétarade. Je trouvais que c’était formidablement écrit et qu’il fallait qu’il y soit. Mais alors le pauvre, il ne faut pas lui dire !

En parcourant ce livre, on croise Hugo, Stendhal, Proust, Sand, Flaubert… Tous les grands écrivains sont donc passés en Bretagne ?
Oui, c’est très étonnant. Personnellement, je pense que la Bretagne est la province française qui a vu passer le plus grand nombre d’écrivains. Pourquoi ? C’est assez simple à comprendre. Le train arrive assez rapidement à Nantes, en 1840. Les voyageurs sont venus en masse au 19e siècle en Bretagne. Parce que la Bretagne était un pays étrange : à la langue étrange, aux mœurs étranges. Le voyage en Bretagne a représenté pour beaucoup d’artistes, les peintres d’abord puis les écrivains, un voyage en Orient à peu de frais. Gauguin par exemple est venu là parce que ça ne coûtait pas cher du tout de vivre en Bretagne à cette époque et que c’était très dépaysant comme sujet de peinture. Je suis vraiment certaine de cela, c’est ce dépaysement qu’ils cherchaient.

L’intérêt pour la province en tant qu’objet littéraire naît après la Révolution ?
Oui. Jusqu’au 17e siècle, la littérature ne se préoccupe pas du tout du paysage. C’est très rare d’avoir des descriptions de paysage. Il y a une grande exception, c’est Madame de Sévigné. Elle vient, elle aussi, parce que la vie coûte moins cher en Bretagne qu’à Paris. Elle est veuve et a été ruinée par son mari. Elle parle des allées, des grands arbres, elle décrit un peu le paysage. Mais sinon, c’est au 18e et vraiment à partir de la Révolution que la province va apparaître comme sujet littéraire. Avec ce texte un peu fondateur qu’est le Voyage dans le Finistère de Jacques Cambry, en 1794 et 1795. C’était une espèce d’enquête sur l’état de la Bretagne et les travaux urgents à entreprendre.

Vous dites que c’est aussi l’époque où naissent les stéréotypes sur la Bretagne ?
C’est d’ailleurs avec ce livre-là qu’ils naissent. Cambry parle de ces gens habillés en bragoù braz, les cheveux longs, la saleté, les pilleurs d’épaves, la religion… Tout ça est très bien décrit dans ce livre et tout le monde s’en est emparé ensuite pour re-véhiculer les mêmes idées, sans être allé forcément sur place ! Michelet par exemple a fait un tableau de la Bretagne très sombre, magnifique au niveau littéraire. Il s’est appuyé sur ce livre de Cambry pour décrire la Pointe du Raz où il n’est jamais allé. Il parle de rochers rouges, ce qui n’est pas du tout le cas ! C’est ce livre qui a fait naître les clichés, et aussi les écrivains régionalistes à partir de 1830 : Anatole Le Braz, Charles Le Goffic, Émile Souvestre aussi. Ils reproduisent toujours les mêmes histoires.

Les romantiques, eux, retournent cela et en font un élément de fierté ?
Tout à fait. Les romantiques se reconnaissent dans le climat et le paysage de la Bretagne : les rocs, la mer déchaînée, le vent, les nuages, les nuées… Chateaubriand va évidemment le répandre. Ernest Renan, un magnifique écrivain que je ne connaissais pas, dit de la Bretagne des choses terribles : “Même la joie y est un peu triste”. C’est dire la vision des romantiques ! Il ajoute : “Le celtisme est une neurasthénie”. Les auteurs contemporains, Gracq et les autres, n’épousent pas du tout cette vision.

Au 20e siècle, ces stéréotypes sont au contraire rejetés ?
Oui. Il y a une Bretagne un peu plus riante et moderne qui naît par exemple sous la plume de Julien Gracq. Il ancre la Bretagne dans l’actualité, la vie moderne. Il renvoie toutes les histoires de Terre-Neuvas en disant que ce n’est pas la vraie Bretagne.

Parce que certains ne sont pas tendres : George Sand, malgré tout le bien qu’elle a dit du Barzaz Breizh, dit “la Bretagne n’aura pas mes os”. Flaubert : “Nantes est une ville assez bête”…
Oui ! Mais c’est ça qui donne de la vivacité ! Ils ne sont pas tendres, mais ils ont énormément d’empathie pour la Bretagne. J’ai pris toutes les lettres de Victor Hugo à sa femme, écrites pendant un voyage qu’il effectue en 1836. C’est hallucinant cette histoire ! Il est parti rejoindre sa maîtresse Juliette Drouet qui l’a quitté parce qu’il ne voulait pas payer ses dettes. Il lui écrit : “Attends moi, je vole vers toi, j’arrive”. Il fallait trois jours et deux nuits pour arriver à Brest où elle était. Et tous les jours, il écrit à sa femme, comme s’il faisait un voyage de touriste, et ça se termine par : “Ta vie est ma vie…” L’hypocrisie est stupéfiante ! On a quand même du coup la description par Hugo de la Bretagne du début du 19e, c’est très intéressant.

D’ailleurs vous rappelez les liens qui unissent Hugo à la Bretagne qui sont plus que de l’ordre du voyageur !
Absolument, puisque sa mère était Nantaise, Juliette Drouet était de Fougères et que son épouse était aussi de Nantes. Il est venu à plusieurs reprises, a fait également pas mal de dessins.

Vous rappelez la même chose au sujet de Jacques Prévert, qui est le fils d’un Breton de Paris, né à Nantes ?
Oui. Il venait assez souvent en Bretagne. D’abord dans son enfance avec son père à Pornichet, ensuite à Locronan, dans la famille du peintre Yves Tanguy. Je donne le texte de Barbara, parce que c’est une merveille.

Même chez Proust, vous expliquez que la Bretagne est très importante ?
C’est très important ! Le séjour qu’il fait avec son amant Reynaldo Hahn à Beg Meil est fondateur pour son œuvre.
Balbec, c’est la Normandie, mais la Bretagne aussi ! Et le train – qui n’a jamais existé – qui le mène à Balbec s’arrête dans des gares spécifiquement bretonnes. Il est drôle aussi quand il raconte la tempête à Penmarc’h, qu’on le ficelle à son cocher pour ne pas qu’il s’envole ! C’est croquignolesque ! C’est un texte de jeune écrivain, il fait ses gammes…

Et qu’est-ce qui ressort de ces textes si divers ? La Bretagne a-t-elle une caractéristique principale ?
Je dirais que la Bretagne est poésie. Au sens littéraire du mot. C’est une province de l’âme, qui a une profondeur, une épaisseur spirituelle très particulière, très sensible à tous les artistes, peintres ou écrivains. C’est une terre d’inspiration. Il me semble que ce n’est pas par hasard que tous ces grands écrivains sont venus là. La Bretagne a quelque chose à donner.

Il y a peu de femmes écrivains dans votre anthologie ?
J’aurais aimé qu’il y en ait plus. Malgré tout, la Marquise de Sévigné est bien représentée. Pour la première fois, tous ses textes sur la Bretagne sont réunis. Il y a tous les textes de la Marquise de Sévigné et pratiquement tous les textes de Julien Gracq. Je ne parle pas d’une phrase au détour d’un texte qui peut évoquer la Bretagne mais tous les textes d’envergure sont là. Il y a aussi Jeanne Nabert, dont les romans sont très bien écrits. Le Cavalier de la mer est un très bon livre. Il y a également un texte assez drôle de Sarah Bernhardt. Elle raconte que jusqu’à ses 4 ans, elle parlait mieux breton que français, parce que sa mère qui était une femme légère, une demi-
mondaine, l’avait mise en nourrice à Quimperlé. Comme elle venait très rarement la voir, elle parlait donc mieux breton que français !

Est-ce qu’il y a un endroit qui a été plus décrit  que les autres ?
J’ai été très étonnée moi-même de voir combien Brest avait été décrite. Il y a quand même globalement plus de littérature pour la côte sud que pour la côte nord.

Quel est le texte qui vous plaît le plus ?
Il y en a plein ! Le texte d’Ambroise Paré m’a fait monter les larmes aux yeux. J’ai fait des découvertes : Armand Robin, Malmanche, Elléouët… Mes deux préférés sont sans doute ceux de Julien Gracq et de Jean-Pierre Abraham. Le texte qui m’a le plus émue, c’est celui de Camus, sur la tombe de son père à Saint-Brieuc. Il était mort après avoir été blessé à la Guerre de 14 et rapatrié à l’hôpital militaire de Saint-Brieuc. Il y va par devoir filial, mais sans trop de sentimentalité. Il y va parce qu’il est à Saint-Brieuc, chez son copain Louis Guilloux. Il trouve la tombe et reste là, à regarder le ciel, les nuages, l’environnement. Jusqu’au moment où son regard touche les dates de vie et de mort de son père et il s’aperçoit qu’il est devant la tombe d’un jeune homme. Là, l’émotion le submerge. De tous, c’est peut-être celui-là qui m’a le plus émue.

Propos recueillis par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photo Emmanuel Pain

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