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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Gildas Loaëc, la classe américaine

01/06/2012
En dix ans, la marque Kitsuné est passée de projet mûri dans la tête d’un Japonais et d’un Breton à référence de la sape version créateur. Son copropriétaire, Gildas Loaëc, qui vient d’ouvrir une boutique à New York, avance avec le masque de la prudence.

Les filles sont très jolies et les garçons bien habillés. Cet immeuble du neuvième arrondissement  engoncé rue Thérèse relève d’un luxe très parisien : rien d’exceptionnel et a priori hors de prix. Kitsuné, la marque lancée par le Breton Gildas Loaëc et le Japonais Masaya Kuroki en 2002 a grandi de vingt-cinq fois en dix ans : de 20 m², la surface du bureau est passée à 500. L’activité est restée la même : une marque de vêtement soutenue par un label musical. Pour croiser Gildas Loaëc, désormais, on doit prendre rendez-vous avec une attachée de presse, qui cale une demi-heure d’entretien.
La porte du bureau finit par s’ouvrir, et les faux semblants se referment : “On est visible à Paris, dans une dynamique un peu créative, de gens qui font les choses, mais nous sommes encore anecdotiques en termes de volume d’affaires”, entame immédiatement Gildas. Le propriétaire de 50% de Kitsuné ajoute : “Je ne suis pas sûr que la lecture de ce qu’on fait soit facile pour tout le monde”. Effectivement : les deux associés sont à la fois DJ et chefs d’entreprises, éditent des compilations musicales avant-gardistes et fabriquent des vêtements haut de gamme aux lignes classiques mais à destination d’une clientèle jeune et “hype”. Comme lorsque Bretons avait rencontré Kitsuné il y a quelques années, son directeur refuse l’idée de travailler en vue de correspondre à “la branchitude”. Et comme il y a quelques années, c’est pourtant le cas. Revendiquer la mode, c’est le meilleur moyen de passer à côté.

“renard” en japonais
Kitsuné a grandi à Paris, et Kitsuné a grandi dans le monde. Bien implantée en Asie en général et au Japon en particulier (130 points de vente), la marque dont la traduction du japonais au français signifie “renard” vient d’ouvrir un magasin à New York. À une période où Zadig et Voltaire et bien d’autres créateurs accompagnent ce mouvement. “C’est la ville qui nous a désirés”,  explique Gildas Loaëc afin de balayer toute comparaison. La ville, et plus précisément un homme : Andrew Zobler, un hôtelier spécialisé dans les établissements chics. “Il venait d’acheter un immeuble à Broadway”, raconte Gildas. “Il lui restait 200 m², il voulait quelque chose de preppy”. Traduction faite par le locuteur : “ajusté, BCBG”.
Quand les créateurs français choisissent Soho, Kitsuné fait donc le pari de Broadway. “L’hôtel s’appelle Nomad, et je trouve que c’est un peu à l’image de l’avenir de ce quartier”, prédit le Breton. “Les mêmes gens qui nous disaient il y a un an et demi qu’on était fou de s’installer là-bas nous disent aujourd’hui que c’est génial. De toutes façons, Soho, c’était trop cher pour nous”. Et cela reste New York : “Cette ville est juste incroyable. Ce sont des gens qui se font déposer par des chauffeurs devant une boutique, qui y dépensent
10 000 dollars, et dont le chauffeur remet les sacs dans le coffre”.
Avec quarante salariés, deux enfants, et beaucoup de sollicitations, Gildas Loaëc affirme aujourd’hui ne plus avoir de vie. Et se définit avant tout comme un chef d’entreprise : “On n’a pas le temps d’aller papillonner en soirée, même si c’est vers là, avec Masaya, qu’on veut aller”. Pas pour faire la fête, mais parce que “pendant dix ans, on a bien moins travaillé le réseau qu’un Christian Louboutin”, le créateur – Breton lui-aussi – d’escarpins de luxe dont la marque de fabrique est une semelle rouge. Déjà, il y a presqu’une décennie, Gildas Loaëc ne masquait pas son pragmatisme : il ne se cache pas plus aujourd’hui derrière une vertu non mercantile : “Je n’ai pas l’ambition de révolutionner le système. Si, par exemple, pour avoir des publications dans la presse, c’est plus facile lorsque l’on est annonceur dans le magazine, je suis prêt à l’être”.

Ne pas brûler les étapes
Mais le secret, et probablement la clé de la réussite, de sa marque, se nomme la prudence. Gildas et Masaya réinvestissent inlassablement dans leur structure, et ne brûlent aucune étape : pas question de lever des fonds à tour de bras et d’ouvrir dans des endroits où ils ne sont pas sûrs de réussir. La philosophie est la même concernant les égéries, un point crucial dans la stratégie de développement d’une marque. Exemple : “Pour l’instant, nous ne sommes pas assez bien implantés à travers le monde pour que cela nous serve à quelque chose que quelqu’un comme Jay-Z (une des plus grandes stars américaines de la musique, compagnon de la chanteuse Beyoncé, ndlr) porte nos vêtements ”. Locataire à Paris, et non propriétaire en Bretagne où il continue d’aller chez ses parents, dans le Finistère nord, Gildas Loaëc est à la fois le renard de Kitsuné et l’écureuil de l’imaginaire collectif. Dans dix ans, sans doute que les locaux du neuvième arrondissement seront trop petits à leur tour.

Par Tugdual Denis

Photo Emmanuel Pain

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