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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Michel Jestin, taille patron

01/06/2012
Le Finistérien vient de lâcher les commandes de sa société pour, entre autres, mieux se concentrer sur sa vraie passion : le foot. Ex-président du RC Ancenis puis du Stade Brestois, et aujourd’hui aux commandes du Vannes Olympique Club, Michel Jestin est aussi devenu propriétaire du magazine But !. Rencontre.

“J’ai toujours eu une âme de dirigeant”. C’est dit. Et c’est sorti sans même qu’on lui demande. Sur ce coup-là, il faut bien admettre que cette confidence de Michel
Jestin relève simplement du bon sens. Diriger, piloter, mener des troupes : il a ça dans le sang.  
Un exemple. On est en 1978, Michel Jestin a 26 ans. Il joue alors au Gâs de Morlaix, un des clubs de foot de la cité au viaduc. Sur la pelouse, il passe pour un “mec physique”, un arrière-droit brutal et  “dur sur l’homme”. Mais son attention est ailleurs, au-delà des limites du terrain. Son club cherche alors des financements. Très bien, il se charge lui-même – sans que personne ne lui demande –
de démarcher des patrons locaux pour leur vendre les espaces publicitaires qui bordent le terrain. “J’ai fait le tour des entreprises et je leur ai dit : voilà c’est tant. Résultat, j’ai vendu l’ensemble des panneaux”. Ses co-équipiers pensent défendre, attaquer, marquer, lui pense management et sponsoring. Déjà.
Trente-quatre ans ont passé. Michel Jestin a laissé tomber il y a bien longtemps le maillot et les crampons et enfilé assez rapidement un ensemble costume noir, chemise blanche. Mais dans le foot, il a continué à creuser son sillon. Il a présidé pendant sept ans le Racing Club d’Ancenis, en Loire-Atlantique, treize ans le Stade Brestois et dirige, depuis 2008, le Vannes Olympique Club. Hors des terrains, il est le patron historique de
Jestin SA, société spécialisée dans le négoce international de viande qui, en 2011, affichait un chiffre d’affaires de 101 M€.  Un “bébé” qu’il a porté pendant vingt-cinq ans et qu’il a officiellement cédé le 31 décembre dernier à son bras droit et à l’une de ses deux filles.

“On est avant tout des terriens”
Entre deux matches, un salon à Moscou et quelques jours off en Asie, Michel Jestin reçoit au siège de la boîte, zone industrielle de Keriven, à Morlaix. Pendant encore un an, il reste là pour aider au développement. À l’entrée, on remarque sa BMW, prête à partir.
Bientôt 60 ans, silhouette d’athlète que lui envient sans doute pas mal de néo-sexagénaires, Michel Jestin sait créer la proximité avec son interlocuteur : franche poignée de main, utilisation du prénom, bannissement du “vous” et adoption instantanée du tutoiement. Parlez foot avec lui et il vibre. Parlez viande, il vous raconte sans détour ses réussites et ses échecs dans le métier. En revanche, tentez de pénétrer davantage son intimité en le questionnant sur son caractère, et là vous risquez de vous heurter à un mur. Mais après tout, on ne peut pas demander l’impossible à un Nord-Finistérien. Tout juste nous concèdera-t-il qu’il est parfois un “peu émotif” et qu’il a de “l’affect pour les gens”. Voilà pour le profil psycho-logique de l’intéressé.
Son itinéraire maintenant. Né à Landerneau, Michel Jestin a grandi à Sizun. Son père est marchand de porcs et sa mère s’occupe de la comptabilité de l’entreprise. Des souvenirs : “Chez nous, on payait en cash et on parlait en breton. C’était comme ça à la campagne”. À 9 ans, il découvre Morlaix, comme pensionnaire. Sizun, Morlaix, ou plus généralement le Finistère et la Bretagne : l’attachement à la terre est réel chez Michel Jestin. “Je sais d’où je viens. Je suis un Breton pur, dur, d’une famille paysanne. Nos valeurs sont liées à la terre. On est avant tout des terriens, il ne faut jamais oublier ça.”

“J’aime être parmi les miens”
Gamin, on peut se découvrir une fibre particulière : musique, commerce, maths. Lui dit qu’il a eu très tôt la “fibre de la viande”. Dès l’âge de 12 ans, il passe ses vacances à charger les cochons dans des camions. À 21, après un IUT de commerce à Quimper, il est directeur commercial  d’un abattoir. Comme il a aussi la fibre de l’entrepreneur, Michel Jestin monte une première affaire au début des années 1980, deux usines à Saint-Mars-la-Jaille, entre Nantes et Angers, puis, en 1986, crée la société qui porte son nom. Jestin SA connaîtra ensuite les aléas classiques d’une entreprise : des hauts (une entrée en bourse en 1998), des bas (crises sanitaires, dépôt de bilan et vente de l’entreprise en 2004), puis encore des hauts (rachat trois ans plus tard). Aujourd’hui, Jestin SA exporte ses produits carnés dans quarante-trois pays.
Patron, oui. Dans une tour d’ivoire, sûrement pas. Michel Jestin a en effet l’habitude de travailler au milieu de sa douzaine de salariés. Tous dans un open-space, et lui au cœur de la mêlée. Il a bien un bureau à lui,  mais il n’y met jamais les pieds. Des tables de change aux terrains de foot, c’est la même histoire. Durant les matches, inutile de le chercher en tribune, le “président” est systématiquement sur le banc de touche. “Ça fait vingt-cinq ans que je suis président, ça fait vingt-cinq ans que je suis sur le banc. J’ai toujours estimé que je devais être avec les joueurs. C’est ma philosophie et je n’ai pas changé d’un iota ma façon de faire. Au foot comme au travail, j’aime être parmi les miens. Dans les deux cas, la communication passe en instantané. Ça permet de régler vite les problèmes s’il y en a.”
Le foot a toujours occupé une grande partie de la vie de celui qui se définit comme un “président supporteur”. Côté tribune, le Finistérien supporte Brest depuis le milieu des années 1960. De L’Armoricaine au Stade Brestois en passant par le Brest Armorique. Côté terrain, Michel Jestin a fait une honorable carrière de footballeur amateur, écourtée par un dos récalcitrant.
En 1985, alors qu’il joue à Ancenis depuis deux ans, il franchit le Rubicon et passe dans la tribune présidentielle. “Le club était mal. Un jour, le président est venu me voir et m’a dit : toi, le Breton, c’est à toi de reprendre ce club. J’étais chef d’entreprise dans le coin mais je n’avais jamais été dirigeant.” Il accepte. Il a 33 ans. En sept ans de présidence, il connaîtra deux montées et hissera le club de cette petite ville de 7 500 habitants en deuxième division. Un exploit.
Et puis, il y a eu les années brestoises, de 1993 à 2006. Quand il revient dans le Finistère, le club est exsangue : rétrogradation, dépôt de bilan. “Reprendre un club après un tel cataclysme, c’était pas simple. Tout était compliqué. Je me suis retrouvé seul, ou presque, face à un environnement négatif. On a commencé en dessous de zéro avec, en plus, un déficit d’image.”
Il faut donc relancer la machine. Rebâtir, reconstruire et partir à la bataille. Aller au stade le week-end, se morfondre dans le ventre mou du championnat de France amateur et accepter de jouer devant quelques centaines de personnes. Sous la présidence Jestin, le club finira par remonter : en National d’abord, en 2000, puis en Ligue 2 en 2004.

Patron de presse
Décembre 2006 : coup de tonnerre et coup de tête.
Michel Jestin quitte le Stade Brestois. À l’époque, on a parlé d’un “putsch”. Il rappelle : “C’est moi qui ai démissionné. Personne ne m’a rien demandé. Ce qui s’est passé, c’est simple. J’étais au Brésil pour affaires. En mon absence, le conseil de surveillance s’est réuni. Ils voulaient que je vire l’entraîneur de l’époque, Thierry Goudet. J’avais déjà dit non, pas question, mais ils voulaient en discuter. Ça m’a fortement déplu. En rentrant à Brest, j’ai convoqué le président du conseil de surveillance, j’ai dit salut et merci, vous vous démerdez, c’est fini.” Trois ans plus tard, Brest accèdera à la Ligue 1, l’élite du football français. Sans lui. “Je n’ai aucun regret, avoir remis le club sur de bons rails, j’en suis fier.” Michel Jestin reste aujourd’hui actionnaire du Stade Brestois à hauteur de 10%.
On n’échappe pas à sa passion. Moins de deux ans plus tard, on le retrouve à la tête d’un autre club breton : le Vannes Olympique Club, nouvellement promu en Ligue 2. Un an après son arrivée, Michel Jestin connaît, avec Vannes, la joie de disputer une finale de la Coupe de la Ligue au Stade de France. Il la vivra, comme toujours, depuis le banc de touche. En 2011, il assistera également à la redescente du club en National.
Patron de club, Michel Jestin est aussi désormais patron de presse. En décembre dernier, le Morlaisien a en effet racheté le magazine But !, titre historique de la presse foot. Il prévient : “Ce n’est pas du folklore, un magazine doit être rentable. C’est aussi une bagarre.” Michel Jestin, qui vit à Carantec, a également le projet de lancer une fondation tournée vers l’Afrique, qui aura comme mission de mettre sur pied des hôpitaux, des infrastructures sportives et des écoles. “D’ici quelques mois, ce sera fait”, assure-t-il. “Ça fait quarante ans que je bosse beaucoup, beaucoup. Maintenant, j’ai envie de me consacrer un peu aux autres.”

Par Alexandre Le Drollec

Photos Emmanuel Pain

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