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Qui Fait la Bretagne ?

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Denez Prigent : "Parler du breton comme d'une langue régionale, c'est méprisant"

01/06/2012
Denez Prigent est un artiste unique. Chanteur traditionnel, il a confronté le kan-ha-diskan et la gwerz aux musiques électroniques, et séduit bien au-delà de la Bretagne. Alors qu’il pense entrer bientôt en studio pour enregistrer un nouveau disque, il nous a raconté son apprentissage de la langue bretonne, sa vision de la Bretagne et sa passion pour la gwerz, dans ce qu’elle comporte à la fois d’enracinement et d’universel.

Bretons : Vous êtes né au Relecq-Kerhuon, à côté de Brest…
Denez Prigent : Je suis né à Brest, mais la souche familiale est originaire de Santec. Dans mon enfance, le breton était très implanté. 70% des gens parlaient breton. On sortait dans la rue, tout le monde parlait breton. Si les jeunes de mon âge ne le parlaient pas, ils le comprenaient. Ils s’exprimaient beaucoup en français-breton, ils mélangeaient. J’ai vécu dans cette ambiance, ce climat très bretonnant. Le breton, c’était quelque chose de naturel. Comme un arbre qui prend de l’énergie dans la terre pour se nourrir. Je ne me suis pas posé de question. J’ai eu cette démarche d’aller vers cette langue parce que je l’ai vite associée aux paysages très préservés qu’il y avait là-bas, à Santec. Il y a une côte granitique magnifique, c’est une des plus belles de Bretagne. J’ai associé très vite langue et nature. Pour moi, ça allait de soi d’apprendre le breton dans ce cadre idyllique. Je parlais français mais je sentais un décalage entre cette langue française et la nature. Pour pouvoir m’immerger, j’ai appris la langue bretonne.

Parce que vous n’avez pas été élevé en breton ?
Non, ça ne se faisait plus. Les jeunes de mon âge, souvent issus de familles de paysans, d’artisans, entendaient le breton tous les jours. Moi, c’était différent. Mes parents étaient instituteurs et ensuite professeurs, ce qui m’a amené au Relecq-Kerhuon.

Vers quel âge ?
10 ou 11 ans. Au Relecq et à Brest, c’était très français, personne ne parlait breton. Moi, je trouvais qu’il y avait un trésor dans la langue bretonne. Quand j’entendais des gens qui parlaient breton sur un parking, je tendais l’oreille, j’étais attiré, c’est une musique. C’est comme si on était dans un monde en noir et blanc et, tout d’un coup, il y a de la couleur. Le breton, c’est une langue qui chante, c’est une langue musicale. Le français est très beau aussi, mais il a été très centralisé, standardisé. Il est devenu très plat. Contrairement à d’autres langues comme l’espagnol ou l’italien qui sont chantants. Et j’associe la langue au climat. Dans le Pays Vannetais, où le climat est plus doux, le breton est plus doux aussi, avec un accent tonique différent. Dans le Léon, à Roscoff, où on enregistre les pointes de vent les plus fortes de Bretagne, c’est un breton qui claque ! Comme la vague contre le rocher ! Ça, ça m’interpellait. Par rapport à mon tempérament sans doute. Toutes les langues sont magnifiques, mais on a sans doute un rapport plus étroit à sa propre langue, surtout quand elle est en voie de disparition…

À quel âge vous êtes-vous dit : je veux apprendre ?
C’est difficile à définir. C’est venu progressivement. J’étais aimanté, aspiré par l’appel de cette langue. C’est aussi l’appel des origines. Je ne me suis pas assis un jour avec un livre ! Après, j’ai découvert la langue écrite, au lycée à
Kerichen. Pourtant, au départ, il y a eu une erreur administrative. J’avais dit que je prenais breton en seconde langue avec l’anglais. Mais il n’y avait pas de breton seconde langue à Kerichen ! C’était une option ou une troisième langue pour les littéraires. Mais le papier était signé… Ils ont trouvé un professeur, pour moi. J’étais tout seul au premier cours ! Et ensuite, plein de gens sont venus.

Y a-t-il eu d’autres personnes qui ont joué un rôle dans cette transmission de la langue ?
Oui, ma grand-mère qui chantait beaucoup de gwerz, m’a transmis cette passion du chant en plus de la langue.

Elle était agricultrice ?
Non, couturière. Et mon grand-père était plasenner. C’est un mot qu’on ne trouve qu’à Santec et dans le coin de Saint-Pol. C’est quelqu’un qui allait sur les places – plasenn en breton – de Saint-Pol, la place du Kreisker ou celle de l’évêché, et les grands patrons de ferme venaient là les choisir. Ça avait un côté un peu rude. Ils étaient sur la place et attendaient qu’on les choisisse, sinon ils retournaient à la maison sans rien. La première gwerz que j’avais écrite d’ailleurs, c’était Gwerz ar plasenner.

Tous les deux chantaient ?
Ma grand-mère, oui. Elle avait entendu des chansons, elle avait appris oralement. Et elle avait aussi un cahier où on trouvait des chants retranscrits phonétiquement. Il y avait des grands classiques, mais dans leurs versions léonardes, comme Tri Martolod. Et une perle, puisque je l’avais adressée à Donatien Laurent qui m’avait dit que c’était une version rare, qu’il ne connaissait pas, Ur vag nevez a Vontroulez, l’histoire d’un bateau qui a fait naufrage dans le Trégor. C’est avec celle-là que j’ai découvert la beauté de la gwerz. Elle avait une force poétique qui touche à Shakespeare. Ou alors il y a de la gwerz dans Shakespeare, je ne sais pas... Et après j’ai découvert le Barzaz Breizh, et les sœurs Goadec bien sûr.

Comment votre grand-mère voyait-elle le fait que son petit-fils s’intéresse à cela ?
Elle ne se posait pas de question. Elle avait vécu l’interdiction de la langue bretonne à l’école, mais elle ne s’en était jamais souciée. C’était tellement ancré en elle que c’était passé comme de l’eau qui glisse… C’est sûr qu’elle aimait bien, il y a un lien plus fort qui se crée avec les grands-parents quand la langue de l’échange est la langue maternelle. Elle parlait un breton superbe, avec plein d’expressions, plein de proverbes. Il y en avait un qu’elle disait sur les mauvaises langues, je m’en rappellerai toujours : honnezh vije kapabl da lakaat ar mein d’en em gannañ. Cette femme-là, elle a une langue si mauvaise qu’elle pourrait, sur le chemin, faire que deux pierres se battent entre elles. Pour moi, c’était une langue imagée, qui chantait et j’ai été attiré par ça.

Comment avez-vous appris le kan-ha-diskan ?
Après, j’ai rencontré Alain Leclère, qui était originaire de Maël-Carhaix. Il avait appris le kan-ha-diskan avec Manu Kerjean. Je l’ai rencontré dans un fest-noz à Brest. Il savait que je chantais des gwerz. Il m’a demandé si j’aimerais chanter du kan-ha-diskan avec lui. Et on a écumé les fest-noz, parce qu’on était pratiquement les seuls chanteurs de notre génération.

Quel âge aviez-vous ?
14 ou 15 ans. C’est pour ça que les anciens, en fest-noz, étaient étonnés de voir deux jeunes comme ça. J’ai pu écouter des chanteurs extraordinaires, comme Louis Lallour.

Vous alliez voir des vieux chanteurs…
Et j’enregistrais avec un appareil, je mettais ça au pied de la scène. Et on entendait le bruit du pied qui tapait. J’enregistrais énormément. Quand j’allais à Kerichen, quand d’autres écoutaient Michael Jackson ou Jean-Jacques Goldman dans leurs oreillettes, moi j’écoutais Louis Lallour, Riou-Ollivier, Bastard père et fils… Pour moi, c’était un rap aussi ! J’entendais les pas, et il y a une transe terrible ! Ces chanteurs-là, ils étaient humbles, mais quand ils montaient sur scène c’était une explosion ! J’avais l’occasion de discuter avec eux après, c’était aussi des caractères, des personnalités, des physionomies. Et j’étais émerveillé par ça.

Après vos études d’arts plastiques, vous êtes devenu enseignant…
J’étais prof de breton à Carhaix, je faisais l’aller-retour. J’étais assez jeune à l’époque, on me confondait avec les élèves. J’étais dans les couloirs du lycée et le surveillant me criait dessus… Je disais : non, je suis prof. Prof de breton, en plus ! J’aurais dit prof de maths, il se serait dit : c’est un jeune agrégé. Mais, prof de breton… Au début, j’avais quelques élèves et très vite il y en a eu un grand nombre. Et j’ai eu beaucoup de soutien. Le chef d’établissement m’avait vraiment soutenu. J’étais très actif. On avait invité les sœurs Goadec, plein de choses comme ça. Ça rendait le cours de breton attractif.

Cela vous plaisait ?
Oui, il y avait un peu un parallèle avec la scène. Quelque part ça m’a un peu donné goût au concert. On est sur une scène, devant un public attentif. Les gens écoutent. Il y a une part de théâtralisation aussi. À partir du moment où on est sur une estrade, on n’est plus le même. Oui, ça m’a plu. Mais au bout de trois ans, on m’a proposé d’avoir un plein temps, parce que j’étais à mi-temps. J’étais de plus en plus sollicité pour des fest-noz et des concerts.

Vous avez alors décidé de vous consacrer à la musique ?
J’ai fait partie du groupe Daouarn. Je chantais aussi en kan-ha-diskan avec Ronan Guéblez et avec Louise Ebrel.

Ensuite, il y a une date importante, c’est 1992 et les Transmusicales ?
J’avais chanté à l’Ubu, un an auparavant lors d’une soirée de soutien à une liste électorale, je crois que c’était une liste Verte et bretonne. Jean-Louis Brossard était là, il m’avait entendu. Il m’avait invité ensuite à l’Ubu en première partie des Shoulders, avec Michael Slattery, un chanteur extraordinaire. Ça avait bien marché, devant un public rock, qui ne connaissait rien au breton. Ensuite, ils m’ont programmé aux Transmusicales, à la Salle de la Cité. À l’époque, chanter en breton, c’était comme jouer de la vielle à roue. C’était has-been, désuet, folklorisant. Je me suis dit, j’y vais, et ça passe ou ça casse. Je suis passé entre un groupe de rap et un groupe de rock. J’ai mis le son très fort. Le gars du son m’a pris pour un fou. J’ai commencé par Gwerz Penmarc’h. Après, il y a eu un grand silence. Il faisait noir, je ne voyais rien, je ne voyais pas le public. Je me suis dit : ils sont déjà tous partis ? Les gens ne savaient même pas que je chantais en breton. Jean-Louis Brossard ne l’avait pas dit, sinon ils auraient dit : oh, du breton… Il y a eu un blanc. Et ils ont applaudi. Je me suis dit : si la première est passée, on va continuer. J’ai enfilé les gwerz comme des perles. Je devais faire vingt minutes, j’ai dû faire pas loin de trois-quarts d’heure. Les gens demandaient et redemandaient. Il y avait beaucoup de médias, ça a fait de la presse, il y avait des organisateurs d’ailleurs…

Qu’est-ce que cela a changé ?
J’ai été révélation des Transmusicales 1992. Ça m’a permis d’avoir accès à plein d’autres festivals, de toute sensibilité. Ça m’a permis de sortir du cadre des festivals de musique dite bretonne, de faire en sorte que la musique bretonne soit écoutée dans d’autres contextes. Je suis allé dans des festivals de toutes sensibilités qui par la suite ont invité d’autres musiciens bretons. J’ai fait un festival de blues, de jazz… J’ai fait aussi des festivals axés sur les voix. Ça m’a permis de découvrir d’autres voix, d’aller vers d’autres univers musicaux.

Et puis, il y a eu le succès de Me ’zalc’h ennon ur fulenn aour
Oui, on a eu beaucoup de presse, dans Les Inrocks, dans Libération on a été disque de l’année. J’ai même poussé le bouchon. À un moment, j’ai dit que je voulais faire un chant de dix-sept minutes. C’était Les Séries, le plus vieux chant de Bretagne, dans la version du Barzaz Breizh. On l’a fait. Il y a des choses que j’ai faites, aujourd’hui je me dis que ça aurait pu être mieux. Mais je pense que s’il y a un des chants à retenir de ce disque-là, c’est Les Séries. Il y a un climat, il est assez crépusculaire. C’est la rencontre entre le plus vieux chant de Bretagne et une musique avant-gardiste. Alors, c’est sûr, les conservateurs n’aimaient pas ça…

Aujourd’hui, qu’écoutez-vous ?
Toute sorte de musique. Des chanteurs extraordinaires, du chant baroque, lyrique, liturgique, des chants byzantins… Ça m’émeut, m’imprègne. Alim Gasimov, d’Azerbaïdjan, c’est vertigineux. Des voix du monde. En écoutant ces gens-là, je retrouve les émotions que j’ai eues en écoutant les chanteurs de kan-ha-diskan. Pour moi, ça a plus de valeur que la grande musique savante. Parce que c’est humain, tout simplement.

C’est ce qui vous touche dans la gwerz ?
Oui. La gwerz, ce n’est pas une complainte. C’est comme le blues, il n’y a pas de traduction. Elle est unique, c’est un chant unique au monde. De par ses mélodies, de par son intention. Et de par ses textes. Les mélodies sont souvent très belles, parce qu’on joue avec peu de notes, et avec ça, on tente d’exprimer une émotion. Ça captive davantage. Et les textes sont magnifiques. J’essaye d’en composer. Je me suis rendu compte que j’ai composé une centaine de gwerz. J’ai écrit cent dix chants et la plupart sont des gwerz. Je vais peut-être dans quelque temps en faire un livre. Ça m’a demandé des milliers d’heures. L’année dernière, j’en ai beaucoup écrit. Ici, c’est un cadre qui se prête. Je n’ai pas la télé, je ne lis pas les journaux, la seule radio que je capte, c’est Radio Bonheur ! S’il fait un temps mauvais dehors, qu’il n’y a pas de concert, que je suis à la maison, à moins de se lamenter devant un feu de cheminée, j’écris. J’écris des gwerz.

Vous expliquez que la chanson est faite pour exprimer des sentiments personnels, alors que la gwerz exprimerait des choses plus universelles ?
Oui, plus collectives. Il n’y a pas de “je” dans la gwerz. Ou s’il y a du “je”, c’est pour des choses tragiques, mais les gens ne parlent pas de leur intériorité. Ça parle d’évènements qui touchent la communauté. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas personnel. Parce que ça permet quelque part, en parlant de la mort, d’exorciser des peurs qu’une personne peut avoir. La gwerz c’est un peu comme un pleur, un exutoire.

D’un point de vue politique, est-ce que vous pensez qu’il faudrait plus de pouvoir régional en Bretagne ?
Je trouve que la Bretagne a tendance à se régionaliser. Dans le mot régional, il y a des choses qui m’énervent un peu. On parle beaucoup de langues régionales. C’est un terme méprisant. Pour moi, la langue bretonne n’est pas une langue régionale. C’est une langue. Il n’y a pas de langue régionale, de langue nationale, de langue internationale. Il y a des langues. Moi, je ne suis pas un homme régional. La langue est une vision du monde, les gens, en parlant telle ou telle langue, ont une vision du monde différente. Parler le breton pour moi, c’est avoir une vision du monde différente. Et dire que le breton est une langue régionale c’est dire que ma vision du monde à moi est régionale. Que je suis un homme régional. Le mot régional est bien pour les administrations, les banques, les agences régionales de machin, mais pas pour une culture. La région a été créée bien après la langue bretonne ! Comment peut-on appliquer un adjectif qui a été créé il n’y a même pas un siècle à une langue qui a plus d’une dizaine de siècles ! C’est dépréciateur. Il y a la langue nationale et la langue régionale. Pour moi c’est du mépris. Il faut faire attention, parce qu’il y a certains militants bretons qui commencent à l’adopter ce terme. Il faut dire non ! Le breton n’est pas une langue régionale, c’est une langue. Et la Bretagne n’est pas une région, c’est une région française administrativement, mais d’un point de vue historique, c’est un pays, c’est une terre. Pour moi aujourd’hui, c’est une terre d’artistes.

Une terre d’artistes ?
Oui. Il ne faut pas réduire les choses. La Bretagne du coup serait comme n’importe quelle région française, et la langue bretonne comme n’importe quel patois de n’importe quelle région française. Non, la langue bretonne a une histoire très ancienne, c’est une langue plus ancienne que le français. Elle a droit au respect ! Et dire ce que je dis, ce n’est pas être nationaliste. Au contraire. Pour moi, ceux qui mettent la langue bretonne et la Bretagne dans ce mot régional, ce sont eux les nationalistes. Le terme nationaliste n’a d’ailleurs pas été inventé par ceux qui se sont fait coloniser. C’est comme le mot terroriste. Les résistants, pendant la Seconde Guerre mondiale, c’étaient des terroristes pour les Allemands. Les Tibétains pour les Chinois sont des terroristes ou des nationalistes. Le nationalisme a été créé par ceux qui un jour sont venus, parce qu’à l’époque la Bretagne était très riche et intéressait la France. Il faut dire : vous avez une langue, une histoire, on la respecte. Et en disant que la langue bretonne est une langue régionale, on ne la respecte pas. Et ne pas la mettre dans la Constitution, c’est ne pas la respecter non plus. Les Bretons ne demandent pas… Ils demandent seulement : rendez-nous notre langue.  

Vous avez écrit quelques textes pessimistes sur l’avenir de la langue, vous l’êtes toujours ?
Oui, je pense qu’aujourd’hui on entend de moins en moins parler breton. Quand je suis venu ici, même à Plouaret ou à Plestin-les-Grèves, on entendait parler breton dans les rues, sur les parkings. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. C’est très rare. Ici, c’était un endroit très bretonnant, comme à Santec. Au bureau de tabac, il y avait toujours des gens qui parlaient breton. Maintenant, ce n’est que du français. C’est comme ça.

Et pourtant, vous aviez déclaré que sans le breton il n’y aurait pas de Bretagne…
Oui, je le pense.

Ça veut dire que la Bretagne est condamnée aussi ?
Je pense, oui. Les gens ont toujours du mal à comprendre ça, que la langue c’est l’axe, le noyau d’une culture. Même pour des gens non bretonnants. Imaginons, dans un scénario catastrophe, que la France se fasse coloniser par la Chine. Et que du jour au lendemain, les Chinois disent : plus de français à l’école – comme on l’a fait en Bretagne ! –, plus de français dans les radios, dans les télévisions, plus de livres en français, que du chinois. Dans ta télé ça sera du chinois, dans ta radio ça sera du chinois, tes livres seront en chinois, tu liras le journal en chinois, plus de français nulle part ! Est-ce qu’on sera encore en France ? C’est une question que je pose. Certains diront : si, il restera ceci… Non, pour moi, on ne sera plus en France. On sera en Chine, dans une région de Chine. Mais c’est vrai que, quand on applique ça à la Bretagne, les gens disent : mais non… Non, la Bretagne sans la langue bretonne, ce n’est plus la Bretagne. C’est un peu dur de dire ça, même pour moi, pour ceux qui sont convaincus de la beauté de cette langue.

Au-delà de la Bretagne, vous plaidez donc pour le respect des différences culturelles ?
Je serais né ailleurs, je serais Tibétin, Berbère ou Irlandais, j’aurais eu la même démarche. C’est la beauté du monde. Le monde, c’est comme une prairie avec mille et une fleurs différentes, c’est ça qui fait sa beauté, chaque couleur, chaque parfum. On peut réduire les choses à un grand champ de maïs transgénique où tout le monde est bien rangé, similaire, pour que la moissonneuse puisse passer plus facilement, mais, pour moi, ce n’est pas ça le monde. Quand je défends, à travers le chant, la langue bretonne, je défends cette idée-là, une vision humaniste du monde. Une idée de différence. Quand je parle breton, je suis différent. Et quand vous m’enlevez ma langue, vous m’enlevez ma différence. Vous m’imposez votre vision du monde. Et quand vous me dites que je suis un chanteur, ou que je parle une langue “régionale”, vous réduisez ce que je suis à quelque chose d’inférieur à vous. C’est ma vision ! Si des gens voient du nationalisme là-dedans… La France est le pays le plus nationaliste du monde. Vous avez des Alliances françaises partout. Même dans la Constitution, c’est le français, pas d’autres langues. Par contre, les gens qui veulent se donner bonne conscience vont défendre d’autres langues, à l’autre bout du monde… J’ai eu l’occasion d’aller au Québec. Et les Québécois me disaient : vous, les Bretons, vous devriez défendre davantage votre langue, votre culture… Et je leur répondais : mais et vous, les Indiens ? Oh, pfff. J’ai un ami qui est Algérien, il est plus Breton que moi-même : il faut faire ci, ça pour le breton. Et je lui ai dit, et les Berbères chez vous ? Oh, non, c’est pas pareil… C’est la même chose en France. On dit la France, terre des droits de l’homme, etc. Et le breton ? Oh, non, ça c’est régional. Il n’y a pas de vision globale. Chacun défend son intérêt. Et toujours cette peur. Ils ont peur de quoi ? Qu’un jour tout le monde parle breton ? Peur de l’étrange et de
l’étranger ?  

Par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photos Emmanuel Pain

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