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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Charles Claden, vigie en haute mer

01/07/2012
Charles Claden, dit Carlos, commande l’Abeille Bourbon, puissant remorqueur de haute mer chargé de surveiller le rail d’Ouessant. Une profession qu’il n’a pas choisie par hasard.

La vie à Brest a ses mythologies. Des images qui tournent en boucle depuis des décennies. Une tempête, une mer qui se creuse, un coup de tabac qui se profile, et l’on voit aussitôt les bateaux rentrer au port. Un seul le quitte : l’Abeille Bourbon. Quand les éléments se déchaînent, ce puissant remorqueur de haute mer, mis au service du préfet maritime par la société Les Abeilles, fonce sur Ouessant pour surveiller le fameux “rail”. Si le vent souffle au-delà de trente nœuds, c’est automatique. Il faut être là, au plus près de cette autoroute des mers empruntée chaque année par des dizaines de milliers de navires, prêt à intervenir au moindre pépin. Un vraquier à la dérive, un supertanker en détresse, une voie d’eau dans un chimiquier, et voilà l’Abeille qui déboule avec à son bord douze hommes d’équipage dont un commandant : Charles Claden, dit Carlos.
Les Abeilles surveillent ainsi les côtes finistériennes depuis le naufrage de l’Amoco Cadiz en 1978. Carlos, lui, fait le job depuis 1980. Un CV comme le sien, naturellement, ça force le respect. En trente-deux ans, il a participé à 360 opérations en tout genre. En 1986, il sauvait vingt-trois membres d’équipage d’un cargo polonais en flammes. En 1999, il tentait de dompter l’Erika en perdition. En 2000, il était hélitreuillé à bord du Ievoli Sun afin de rendre possible son remorquage. En 2007, il évitait le naufrage du porte-conteneur MSC Napoli au large des côtes bretonnes. Son boulot, il le résume ainsi : “On est un maillon de la chaîne. On doit rompre le cycle qui transforme l’incident en accident et l’accident en catastrophe, qu’elle soit humaine ou environnementale. On sauve des hommes, on préserve un environnement”.

Le sauvé devient sauveteur
Carlos est comme un roc implanté dans le décor brestois. On pourrait le croire né ici tant sa silhouette semble toujours avoir arpenté les quais du port de commerce, camp de base de l’Abeille entre deux sorties. Mais non. Charles Claden est né à Rabat en 1954. Son père est Alsacien et fonctionnaire au ministère de l’Agriculture, sa mère, Espagnole, est prof. Il est aussi le petit-fils de Carlos Marti-Feced, membre du gouvernement de Catalogne qui a fui l’Espagne franquiste en 1939. Ce Carlos-là, après la Seconde Guerre mondiale, avait choisi de s’installer au Maroc pour y exercer son métier de médecin. Charles Claden lui doit beaucoup, et pas seulement son surnom.
1960, la terre tremble à Agadir. Les Claden y ont leur maison. Le séisme tue entre 12 000 et 15 000 personnes.
Carlos a six ans et s’en sort miraculeusement. “Toute la maison avait tenu, sauf ma chambre. La dalle de béton s’est écroulée sur mon lit.  J’ai été assommé, mais pas écrasé. Mon père m’a dégagé des décombres. J’ai eu de la chance.” Le sauvé qui deviendra sauveteur : Carlos admet qu’il doit “sans doute” y avoir un lien entre les évènements d’Agadir et la carrière qu’il a ensuite choisie.  

Prêt à bondir 24 heures sur 24
Retour en France. Carlos a 15 ans. La famille a explosé. Pour terminer sa scolarité, il rejoint son père, installé à Compiègne, dans l’Oise. Sa mère, elle, a décidé de vivre à bord d’un dix-huit mètres, aux Antilles. À 17 ans, il entre au lycée Kersa de Paimpol. On y prépare des futurs marins de commerce. Pendant dix ans, Carlos navigue entre la “marchande" et la voile (il commandera notamment le Club Méditerranée, quatre-mâts d’Alain Colas). Heurté par les images de l’Amoco, il entre finalement aux Abeilles en 1980. Il gravira les échelons : lieutenant, second puis commandant. D’abord de l’Abeille Flandre puis, en 2005, de sa remplaçante, l’Abeille Bourbon.
Carlos vit sous pression. En alerte 24 heures sur 24. Quand il est de service, il doit se trouver à moins de vingt minutes de son bateau. Être toujours là, toujours disponible, prêt à bondir au moindre coup de fil, c’est dans son contrat.
Un mois sur deux, il peut souffler. À bord, un autre équipage prend le relais. À quai, Carlos retire sa casquette de patron de l’Abeille Bourbon pour se mettre à la disposition de son employeur, la société Les Abeilles. Le commandant Claden endosse alors son costume d’expert. Un jour, on le retrouve sur un naufrage au Moyen-Orient, un autre en Algérie, confronté au casse-tête d’un pétrolier échoué à 300 mètres d’une usine à gaz. Au début de l’année, on l’a également vu au chevet du Costa Concordia, sollicité par une société de déconstruction curieuse d’avoir son avis sur les moyens à mettre en œuvre pour faire disparaître l’épave.

Hanté par le doute
À chaque intervention, les mêmes questions reviennent. Était-ce la bonne décision ? Y en avait-il d’autres ? Il les ressasse, parfois pendant des mois.  “C’est un métier de ruminant”, dit-il souvent. Les doutes le hantent, il a appris à faire avec. Il a des moyens de décompresser. Un peu de sport, la famille, un bouquin de Mac Orlan ou de Louis Guilloux, un détour par le café-tabac de Plabennec, commune à quinze kilomètres de Brest où il vit depuis 2000 avec sa femme, salariée dans l’agro alimentaire. “De toute manière, on n’est pas blindé contre ça. D’autres peut-être, moi non. Quand je pars en opération, et c’est comme ça depuis trente ans, j’ai toujours cette même appréhension.” Dans un an, le marin se mettra en retraite du commandement de l’Abeille Bourbon.
En début d’année, Carlos était au Québec. Il assistait à une conférence internationale consacrée au sauvetage en mer. Des grands spécialistes américains y décortiquaient pendant des heures des modèles de sauvetage réussis. Il a écouté. Attentivement. Il a reconnu ses interventions. Il a souri.

Par Alexandre Le Drollec

Photo Gwénaël Saliou

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