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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Jean-Yves Le Drian : "Passer des algues vertes à la défense anti-missile... c'est tonique !"

01/07/2012
Jean-Yves Le Drian, président du conseil régional, a été nommé ministre de la Défense par François Hollande. Mais il tient à préciser : “Je ne lâche pas la Bretagne”. Pour Bretons, il livre ses impressions, raconte sa nomination et explique comment il entend travailler avec les autres Bretons du gouvernement pour faire avancer les dossiers régionaux.

Bretons : Comment avez-vous appris que vous étiez nommé ministre de la Défense ?
Jean-Yves Le Drian : Par un coup de téléphone du président de la République, le mercredi 16 mai à 14h30. Le Président me dit : “Je vais te nommer ministre de la Défense”. On se tutoie, même si maintenant en public on se vouvoie. “C’est une lourde charge, mais je pense que tu seras à même de la tenir, en tout cas je te fais confiance”. C’est tout. J’ai reçu ce coup de fil à 14h30, mais l’annonce du gouvernement ne se fait qu’à 20h. Entre 14h30 et 20h, il ne faut pas trop en parler. Mais inévitablement, j’appelle ma femme et mon fils et, en plus, ça fuite un peu dans l’après-midi.

Vous vous en doutiez ?
Est-ce que je m’y attendais ? Un peu, pour deux raisons. D’abord parce qu’il m’avait demandé, au début de sa campagne, de m’occuper des dossiers de Défense. J’ai réuni à partir de ce moment-là, tous les quinze jours, un groupe de travail constitué à la fois d’élus, de députés et de sénateurs, d’experts et même de militaires, qui venaient de manière confidentielle, pour élaborer son projet. Et puis, il m’a demandé d’aller à Washington rencontrer des collaborateurs d’Obama pour leur faire connaître sa position sur un certain nombre de sujets. En particulier parce qu’on savait que le sommet de l’Otan à Chicago avait lieu trois jours après la nomination du gouvernement. On avait quelques désaccords a priori, il valait mieux le préparer. Et, deuxième raison : vous savez que j’ai une longue histoire avec le président de la République, je le connais depuis très longtemps et on est en relation de confiance. J’imagine qu’il voulait à ce poste-là quelqu’un en qui il avait entièrement confiance. Les deux vont de pair.

Votre première rencontre avec François Hollande s’est d’ailleurs indirectement nouée à un procès d’indépendantistes du FLB...
Oui ! Le point de départ, c’est en 1979. Des jeunes militants FLB sont jugés par la Cour de sûreté de l’État. Leur avocat était Maître Leclerc, assisté de Maître Mignard, qui était à l’époque bien moins connu. Maître Mignard cherchait un élu plutôt jeune pour dire la Bretagne. Pas pour soutenir des actes délictueux, mais pour comprendre la Bretagne. Il m’a téléphoné, on ne se connaissait pas. Mignard connaissait Hollande. Il m’a dit – on s’est tutoyé assez vite – : “Il faudrait que je te fasse rencontrer quelqu’un que je connais bien”. Et après, voilà.

Dans un documentaire passé sur France 3, vous évoquez l’incompatibilité qu’il y aurait entre la personnalité de Nicolas Sarkozy et celle des Bretons, des gens “plus simples, qui n’aiment pas l’ostentation”. Est-ce que la figure de François Hollande est plus compatible avec cette personnalité bretonne ?
En tout cas les électeurs l’ont exprimé ! Oui, je pense qu’il a la simplicité, la convivialité et le respect qui font qu’il se sent à l’aise en Bretagne. C’est peut-être pour ça qu’il a autant d’amis en Bretagne. Il y a en plus le fait que les réunions qui ont amené à la constitution de son itinéraire se sont initiées à Lorient, parce qu’on se connaissait et que j’étais maire de la ville. Mais il a cette empathie, cette simplicité qui font que maintenant on le dit “normal”. Mais la normalité n’est pas synonyme de fadeur, cela veut dire la proximité, qui n’est pas la négation de l’autorité. On s’est senti très rapidement proches, dans les réactions, la manière de sentir la politique, la relation avec les gens.   

À plusieurs reprises, vous vous qualifiez de “bon petit soldat” de François Hollande. Vous êtes vraiment prêt à aller loin pour lui ?
Je suis même allé en Afghanistan hier… (sourire) Oui, parce qu’en fait, je suis à son égard d’une totale loyauté. C’est lui qui apprécie où il doit mettre les différents responsables. Il a estimé que ma place était là, très bien. S’il avait estimé que ce n’était pas là, c’était très bien aussi. Je ne suis pas dans une situation de demande à son égard, je suis dans une situation d’accompagnement de son projet et de son destin. Je ne vais pas me mettre au feu pour lui faire plaisir, mais c’est vrai que je suis un peu son dévoué. En gardant mon autonomie ! S’il n’a pas besoin de moi, qu’il me le dise. On est suffisamment clair l’un avec l’autre, aujourd’hui encore, pour se dire des choses comme ça.

Concrètement, comment s’organise la vie d’un ministre ?
Je suis dans un ministère particulier, parce que c’est un ministère régalien. Il y a une organisation, une force de ce ministère, une histoire. La période que nous traversons est une période très difficile. Ce qui fait que le ministre de la Défense rencontre le président de la République très régulièrement.

C’est-à-dire ?
Au moins deux fois par semaine. Il y a eu un démarrage extrêmement rapide. Le premier Conseil des ministres était un jeudi, j’ai dû partir le vendredi à Washington. Il fallait préparer le sommet de Chicago qui avait lieu le samedi. À un moment donné, au sommet de Chicago, François Hollande devait rencontrer le secrétaire général des
Nations unies et il m’a demandé de siéger à sa place. Il y avait une grande table. J’étais entre Madame Merkel et Monsieur Cameron, et en face de moi, il y avait Obama et Hillary Clinton. Je me suis retourné et j’ai dit : “Je pense que je me suis trompé de salle !” Et on m’a dit : “Non, non, c’est là”. Ça fait un peu drôle ! Deux jours et demi après la prise de fonction : passer des algues vertes à la défense anti-missile… Ça a été un début extrêmement tonique, passionnant, grave aussi.

Concrètement, quand François Hollande part en Afghanistan, quel est votre rôle ?
Mon équipe prépare les éléments de langage, lui fournit la matière première. Après, il en fait l’usage qui lui convient, avec ses propres collaborateurs, avec qui mon équipe et moi-même sommes en relation régulière. Et, toutes les semaines, je fais un point avec lui concernant les questions de Défense. Généralement après le Conseil des ministres. Les sujets sont nombreux : la Syrie, le Sahel, l’Iran… On est dans quelque chose qui engage la responsabilité du Président. Moi, j’apporte mon sentiment, mon point de vue, avec le ministre des Affaires étrangères, selon les cas.

Ces sujets vous paraissent-ils très loin de la Bretagne ?
Juste une anecdote : il y a vraiment des Bretons partout. J’arrive à Washington, le premier soir, l’intendant de l’ambassadeur m’accueille à l’entrée de la résidence en disant : “Je suis Lorientais, j’ai tout préparé, vous serez très bien, et je vous donnerai demain en temps utile le résultat du match entre Lorient et Paris. J’espère qu’on va gagner”. Ça réconforte un peu ! Ensuite, je vais en Afghanistan. Après la déclaration du président de la République, un gars vient me voir : “Lieutenant-colonel untel, Lorientais, vous avez été mon maire et j’ai appris la musique avec le maire actuel, Norbert Métairie”. Je vais à Singapour, l’hôtesse de l’air qui s’occupait de moi était de Larmor-Plage. J’arrive à Singapour, le numéro deux de l’ambassade s’appelle Guyonvarc’h, les deux ou trois chefs d’entreprise du coin, c’étaient tous des Bretons… D’une certaine manière, c’est formidablement réconfortant. Dès que je vais quelque part, des Bretons viennent me voir en disant qu’ils sont Bretons…

Il y a aussi beaucoup de Bretons au gouvernement maintenant…
Il y en a deux, deux qui sont élus en Bretagne.

Trois même, en comptant Jean-Marc Ayrault ?
Oui, il y a Jean-Marc Ayrault en plus, mais sur un poste… Il y a Marylise Lebranchu, et moi. Stéphane Le Foll, qui ne peut pas cacher ses origines finistériennes, il est de Berrien, et Benoît Hamon l’est aussi indirectement. Ça peut commencer à créer une culture. Et figurez-vous qu’entre les deux tours, alors qu’on ne savait pas si François Hollande allait gagner et qu’on ne savait pas si j’allais être ministre de la Défense, on m’a demandé : “Si demain vous étiez ministre de la Défense, vous auriez à organiser le 14 juillet, est-ce que vous avez un souhait particulier ?” J’ai dit : “Oui, c’est le 60e anniversaire du bagad de Lann-Bihoué…” Donc, le bagad de Lann-Bihoué ouvrira le défilé du 14 juillet, ça sera une nouvelle Breizh Touch ! Ça va surprendre un peu, les gens ne s’attendent pas à ça. J’en suis très heureux. J’ai vu Jean-Claude Narcy, qui commente le défilé, il est ravi, parce qu’il est un peu Breton aussi.

Entre ministres bretons, il y a une connivence ?
On n’a pas encore eu le temps de la mettre en œuvre. Parce que je vous ai donné mon emploi du temps de ces derniers jours, et parce que Marylise Lebranchu, comme Stéphane Le Foll, étaient candidats aux élections législatives. Mais bien évidemment, on se met en réseau et en affinité. En plus, le Premier ministre pourra difficilement être insensible à nos revendications. C’est une force. C’est une grande responsabilité aussi. Il y a une configuration nouvelle qui n’a, je crois, jamais existé à ce niveau-là dans l’histoire : avoir autant de Bretons, à des postes aussi importants, en même temps. Des Bretons ont eu de grandes responsabilités dans le passé, au poste que j’occupe notamment puisqu’Yvon Bourges a été ministre de la Défense. Mais avoir autant de personnalités à des postes aussi importants en même temps, c’est à la fois une chance et une responsabilité. Il va falloir qu’on fasse marcher nos synergies. Et le faire assez discrètement quand même !

Concrètement, là où vous êtes aujourd’hui, vous pourrez faire avancer les dossiers bretons ?
Il y a trois manières d’agir. D’abord, une attention particulière à ce que représente la Défense en Bretagne. Et les implantations de la Défense en Bretagne sont très nombreuses. Deuxièmement, les grands dossiers bretons. Là, c’est la synergie des ministres bretons qui peut en assurer le suivi et la bonne mise en œuvre, en articulation avec la région Bretagne : le ferroviaire, le numérique, le paquet agricole, l’énergie, la stratégie portuaire… Je continuerai à les suivre. Troisièmement, la décentralisation à venir. Je souhaite vraiment, c’est Marylise Lebranchu qui en a la charge, que nous, les Bretons, puissions être porteurs de nos expériences, de nos réflexions, de nos suggestions, qu’on soit un peu laboratoire. François Hollande a affirmé à plusieurs reprises vouloir un nouvel acte de décentralisation, où la régionalisation soit majeure. Il importe que nous soyions des acteurs volontaristes.

À l’inverse, Jean-Marc Ayrault voit la décentralisation moins comme une régionalisation que comme une métropolisation, vous allez devoir faire contrepoids ?
Absolument. Je pense qu’il disait ça quand il était maire de Nantes. Et le maire de Rennes dit la même chose. Mais nous, nous sommes dans une stratégie de décentralisation globale avec l’idée de donner de la force aux régions.

Et François Hollande est sur cette ligne ?
Ce qu’il a dit à Rennes et à Lorient va dans le même sens. Et il a confié ça à une régionaliste convaincue (Marylise Lebranchu, députée de Morlaix, ministre de la Réforme de l’État, de la Décentralisation et de la Fonction publique, ndlr). De ce côté-là, je pense que les choses vont aller de l’avant, et qu’il faut le faire vite. C’est un engagement considérable. Le premier rendez-vous, c’est la banque publique d’investissement. Quand on va aborder cette question, c’est-à-dire au mois de juillet, il va y avoir deux écoles. Ou bien on a une banque publique nationale qui fait des petits, ou bien on a un concept qui s’appuie sur une régionalisation. C’est sur la table. Sur la régionalisation, avec Marylise Lebranchu on est en parfaite harmonie. C’est elle qui en a la charge. Mais si je peux lui être d’un soutien… Je ne vais pas dire quand même que je vais amener les forces aériennes, les sous-marins, l’artillerie ! (rires)

Et sur des dossiers symboliques, comme la ratification de la charte européenne des langues minoritaires ?
Ça va se mettre en œuvre, je n’ai aucune inquiétude là-dessus. François Hollande l’a dit. Et comme je le connais bien, je peux confirmer qu’il tiendra tous ses engagements. Il le fera.

Jusqu’à quand serez-vous au conseil régional ?
La Bretagne est au cœur de mes engagements. Quand je dis au cœur, c’est avec la passion qui va avec. Je me sens viscéralement breton. J’ai bien l’intention de continuer à suivre l’ensemble des dossiers de la Bretagne. C’est ma maison, si je peux me permettre cette expression. Je me sens quand même plus à l’aise dans mon bureau à Rennes, que dans le bureau parisien… Je serai toutes les semaines en Bretagne. Je ne peux pas rester sans avoir, à un moment donné de la semaine, un peu d’air marin. J’ai décidé de garder mes dimanches pour aller à Guidel prendre l’air. Et ensuite parce que je vais continuer à suivre de très près tout ce qui se passe en Bretagne.

Vous resterez conseiller régional ?
Oui, de base. J’abandonnerai la présidence avant le 14 juillet.

Avez-vous choisi un successeur ?
Je ferai une proposition. Il y aura un président ou une présidente que j’appelle d’intérim. Ce ne sera pas mon successeur, ce sera quelqu’un qui fera mon remplacement. Et qui assurera, en bonne intelligence avec moi, la présidence pendant la période où je serai à Paris.

Propos recueillis par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

Photos Emmanuel Pain

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