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Qui Fait la Bretagne ?

Le premier "Who's who bretons" voit enfin le jour. Basé sur des centaines de portraits rédigés depuis 2005 par nos journalistes, nous mettons ces ressources à votre disposition. Entrepreneurs, scientifiques, sociologues, politiques, etc… Découvrez les hommes et les femmes qui font la Bretagne.

Jean-Yves Lafesse : "Je ne mourrai pas sans avoir appris le breton"

01/07/2012
Langue bretonne, enfance à Pontivy, engagement au sein du Parti Breton : le roi des canulars téléphoniques et des gags improvisés en pleine rue nous raconte sa Bretagne. Une interview entre déconne et gravité, alors qu’il écrit son premier one man show et qu’il prépare son retour le 2 juillet à Europe 1.

Bretons : Vous êtes né en 1957 à Pontivy...
Jean-Yves Lafesse : Mes parents étaient de là tous les deux. Je suis d’une vieille famille bretonne arrivée d’un côté par le Monténégro au 17e siècle, de l’autre par l’Irlande. Je me suis penché sur ces histoires-là. Mais elles sont vieilles de quatre siècles et à un moment, tu dois quand même te recentrer sur le présent.

Lors d’une précédente rencontre avec Bretons, vous avez prétendu très bien connaître la Bretagne pour y être “né en 1610”. Vous pouvez expliquer ?
C’est en réalité ce qu’il y a écrit sur la maison familiale de la rue du Pont, à Pontivy. Il y a les armoiries, l’inscription “Ne jamais renoncer”, avec le blason et l’année de la maison. On est ancré à Pontivy. Tu prends une carte de la Bretagne, tu fiches une aiguille au milieu, tu tombes sur Pontivy. C’est l’épicentre de la région. Un épicentre sans volcan, enfin à part moi. C’est bien ça le problème d’ailleurs, je suis entré en éruption assez souvent !

Que faisaient vos parents ?
Ma mère s’occupait de la famille. Jeune, mon père était écrivain, un poète. Il est ensuite tombé gravement malade. Comme de nombreux écrivains, il a été au sanatorium de Saint-Hilaire, dans l’Isère. Les sanatoriums étaient alors comme des camps de concentration, il ne fallait pas que les tuberculeux sortent. Il y avait des miradors, des chiens, des barbelés. Là-bas, il a continué à écrire ses poèmes, puis il a essayé de vivre à Paris. Mais comme il a toujours eu une santé précaire, il est revenu vivre à Pontivy. Il a travaillé aux ressources humaines dans une boîte du secteur laitier.

Mais au fond de lui, c’était un artiste ?
Oui. Son vrai truc, ce n’était pas les ressources humaines. C’était un homme de théâtre et de poésie. Il était dans la bande qui a créé la Comédie de l’Ouest (ndlr, qui deviendra plus tard le Théâtre national de Bretagne), avec Philippe Noiret, Jean-Pierre Darras, Roger Guillo, Guy Parigot, Georges Goubert et Dominique Paturel. Quand j’étais gamin, il y avait tous ces mecs-là à la maison.

Vous êtes aussi un artiste dans votre genre. Est-ce un héritage qu’il vous a légué ?
Mes frères et moi – on est trois – on travaille ensemble. C’est donc clair qu’il a dû se passer quelque chose. Est-ce génétique ou culturel ? Ça, je ne peux pas en juger. Un spermatozoïde a-t-il eu à lui seul le pouvoir de m’avoir transmis ces subtilités qui m’ont ensuite permis de raconter toutes ces conneries ? Je n’en sais rien.

On parlait breton chez vous ?
Non. En revanche, j’ai été élevé par une nounou, Madame Le Dorze, qui ne parlait pas un mot de français. Hélas, elle n’a pas pu m’enseigner le breton. Aujourd’hui, je ne comprends que les insultes. C’est bien joli, mais je peux pas passer ma vie à les utiliser. Maintenant, j’essaie d’apprendre la langue, de plus en plus d’ailleurs. Tous les jours, je vais sur le net choper des expressions. Il y a une vraie richesse, une poésie, une personnalité dans la langue bretonne. Mon gros problème, c’est la mémoire. J’ai bien tenté de prendre des cours par Skype, mais j’ai laissé tomber. Mais c’est certain, je ne mourrai pas sans avoir appris le breton.

Votre vrai nom, c’est Jean-Yves Lambert. Un lien avec Marcel Lambert, ancien maire de Pontivy et sénateur du Morbihan ?
C’était mon grand-père. C’était un mec qui avait fait la Grande Guerre, un mec d’un autre siècle. Un peu dur, on va dire. C’est difficile de parler avec quelqu’un passé par les tranchées, dont le cœur, le corps et l’esprit sont restés dans la boue et le sang de 14-18. C’est exactement Les Thibault de Roger Martin du Gard. C’est très difficile de dialoguer avec un homme qui a vécu l’enfer. Toi, tu nais en 1957, tu es adolescent dans les années 1970, des années libertaires, de rock and roll, de drogue et de révolution sexuelle. Entre ces deux générations, le dialogue n’est pas simple.

Pourquoi avoir pris un pseudonyme ?
Au-delà du côté rigolo, prendre un pseudonyme, c’est se créer une nouvelle vie, un personnage. Ça veut dire ne plus être le même à la ville et à la scène. Avant Lafesse, je me faisais appeler Laporte. Maintenant, pourquoi Lafesse? Je n’en sais rien. Peut-être parce que j’ai marqué le seul but de ma courte carrière de footballeur de la fesse? Peut-être parce que, comme mon fils de quatre ans aujourd’hui, je passais mon temps gamin à montrer mes fesses aux profs ? C’est peut-être aussi en réaction à l’hypocrisie de l’âge adulte.

Quelle hypocrisie ?
Quand un enfant naît, tout le monde adore dire : “Oh les petites fesses, elles sont mignonnes”. Dans le monde adulte, dès qu’on parle de fesses, ça devient d’un seul coup suspect. Ça fait partie des bizarreries de l’espèce humaine. La planche anatomique, on ne la regarde que de face. Comme si “la fesse” incarnait la face cachée de l’homme. Celle qu’on n’ose pas dire. Une sorte de jardin sombre et secret de la vie. En allant chercher l’autre dans les impostures téléphoniques ou dans la rue, j’ai œuvré pour mettre en scène cette face sombre des gens. Il faut les dédouaner, leur permettre de se libérer, de s’exprimer. Beaucoup de personnes souffrent de cette impossibilité de communiquer.

Quand avez-vous pris le chemin de l’humour ?
Dès l’enfance, j’ai plongé dans la farce. La farce a été un poumon pour moi. Elle m’a procuré une vraie jouissance, elle m’a oxygéné le cerveau autant qu’un orgasme peut le faire.

Y a-t-il un évènement qui a provoqué cette envie de fuir le monde des adultes ?
Ça remonte à une histoire sinistre, un vrai traumatisme. C’était en 1961, j’avais trois ans et demi ou quatre ans. Il y avait ce jour-là à Pontivy une manifestation extrêmement violente. D’un côté, des gardes mobiles. De l’autre, sans doute des agriculteurs. Ça bastonnait, il y avait des tirs de grenades lacrymos partout. Mes parents regardaient ça depuis une fenêtre de la maison. Moi, ils m’avaient oublié. J’étais à une autre fenêtre, collé à une vitre donnant sur une petite rue. On entendait des déflagrations, des détonations. À un moment, je vois les flics charger avec boucliers et matraques. Aussitôt, tous les paysans se barrent. Mais les flics sortent un mec planqué dans des latrines. Ils le chopent à deux ou trois, puis s’acharnent sur sa tête à coups de matraque. J’étais au premier étage et j’ai vu la marre de sang s’élargir sous sa tête. Le mec ne bougeait plus, il était cadavérique, rigide, blanc. Je n’ai jamais su s’il était mort ou pas. Comment veux-tu que cette violence ait un sens pour un enfant?

Ce souvenir vous poursuit-il encore aujourd’hui ?
Le souvenir de cette violence m’a toujours hanté. Gamin, après ça, je me suis isolé. Je me suis mis à réfléchir à toute vitesse sur absolument tout et à cultiver le doute. Quelques années plus tard, mes parents ont acheté une maison au 1 rue Descartes. Faut le faire, pour un gamin qui pratiquait le doute en permanence ! Bref, cet évènement a développé chez moi une sorte d’esprit de contradiction. J’essayais toujours de voir la face cachée des choses, de voir si on me les présentait sous un bon angle. Parfois les adultes me demandaient pourquoi je doutais de ci et de ça. En fait, l’idée était simple : le monde adulte était un monde violent. Les gens développaient cette violence, car ils n’étaient pas d’accord entre eux. Et s’ils n’étaient pas d’accord entre eux, c’est qu’il y avait certainement des choses qu’on nous cachait.

Jean-Yves Lambert est né en 1957, Jean-Yves Lafesse, quatre ans plus tard lors d’une manifestation à Pontivy.
C’est ça. Cette vision-là m’a construit. Les coups que ces flics mettaient pour enfoncer la tête de ce gars, moi aussi ça m’a ouvert la tête. Ça a ouvert la tête d’un gamin de trois ans et demi collé à sa fenêtre.

Avez-vous votre part d’ombre ?
Ma part d’ombre, c’est celle-là. C’est de vivre en secret dans le questionnement permanent. À l’école par exemple, je remettais toujours en question ce qu’on m’enseignait. On vit cette part d’ombre d’une manière solitaire. C’est usant pour les autres. Si j’avais dû passer mon temps à questionner les gens autour de moi pour leur faire part de ce qui me hantait, à savoir le souci de vérité et le souci permanent de vérifier tout ce qu’on t’enseigne, ça aurait été impossible pour eux.

Vous êtes resté longtemps à Pontivy ?
Jusqu’à mes 16 ans. Là, j’ai quitté ma famille. La figure paternelle était assez floue. Mon père, toujours entre l’hôpital et la maison, faisait une longue maladie et l’autorité du grand-père était “surdominante”. En fait, je n’avais pas les repères classiques, orthonormés. On est dans les années 1970, c’est l’explosion du rock de combat, du rock psychédélique et planant qui accompagne l’arrivée des drogues. En Bretagne comme ailleurs, on est dedans. Malheureusement, car elle a pété la tête de pas mal de mes amis et à pas mal de nos
Bretons.

Vous quittez donc la Bretagne. Pour aller où ?
J’avais besoin de voyager. Je lisais beaucoup, peut-être un peu trop. J’étais un aficionado de Rimbaud. Peut-être du fait de l’absence du père qui, parce qu’il était malade, ne m’offrait pas une sorte de tutorat, j’ai fait une confusion à l’époque. Je vivais comme un personnage de roman, capable des pires conneries. J’étais en recherche permanente d’adrénaline. Ces émotions fortes, j’avais du mal à les canaliser. Le sport ne me suffisait pas. Dans ma quête solitaire d’adrénaline, j’ai donc trouvé ce qu’il y avait de pire. En quelques années, j’ai fréquenté des trucs que je n’aurais pas dû fréquenter. Je suis passé par des sectes à Paris, j’ai fait l’armée à Djibouti, j’ai été dans les premiers punks à Londres, je suis passé par la drogue, par l’usine.

Vous étiez en pleine démarche romanesque...
Et en pleine confusion. Quand tu lis beaucoup, que tu es toujours avec ton bouquin à la main à suivre des personnages de romans, tu mets un peu de drogue là-dessus, et ta vie ne te suffit plus. Tu as besoin d’aller la chercher ailleurs et d’écrire ta propre aventure. À l’époque, je voyais la vie comme le champ de tous les possibles. Je suis parti comme si quelqu’un écrivait : “Il partit un soir d’inondation de Pontivy sans savoir que, deux heures plus tard, ses parents, affolés et inquiets par la montée des eaux, iraient le chercher sur les rives du Blavet”. Tout ça est vrai.

Paris, Londres, Djibouti : à cette époque, la Bretagne est loin dans votre esprit ?
En fait, tout était assez loin. Je vivais seul. Je me déplaçais de pays en pays en stop. Un jour, je voyageais avec des camionneurs du MSI (ndlr, Mouvement Social Italien, un parti néo-fasciste), le lendemain je montais des caravanes au tournevis en Italie, je pouvais aussi bien m’installer quelques mois dans une communauté que bosser comme manutentionnaire... Ça a duré de 1974 à 1978. Finalement, je me sentais assez proche des bouquins de John Fante et Bukowski. Tu sais, cette fameuse liberté qu’on prête à certaines routes aux États-Unis. Moi, c’était un peu ça. L’idée de partir sans destination, sans savoir où j’allais. J’avais surtout envie de découvrir. J’étais dans l’itinérance, libre, mais aussi exposé à tous les dangers. Je n’avais aucune forme de prévention, aucune méfiance. J’étais à 100% confiant. Malheureusement.

Vous avez déchanté ?
En permanence. C’est pour ça que j’ai continué l’errance. Un jour, je suis revenu au lycée pendant trois mois. Mais après un bad trip qui s’est terminé à l’hôpital, je suis reparti. Là encore donc, j’ai réussi à me barrer. J’étais en quête de quelque chose.

Aujourd’hui, vous affichez vos racines bretonnes. Ce n’a pas toujours été le cas. Pourquoi ?
Il faut bien comprendre que Pontivy est une cuvette. Il n’y a pas la mer. Et quel horizon a-t-on lorsqu’on vit dans une cuvette ? Eh bien on a le bord de la cuvette. Pontivy était un peu fermée pour moi. Depuis, je ne supporte pas ce qui barre l’horizon. Chez moi, j’ai besoin de baies vitrées et j’enlève toutes les portes. Quand je suis arrivé à Paris, je me souviens avoir eu des vertiges à cause de ces immeubles qui barrent l’horizon. La Bretagne, je l’ai donc mise à distance parce que je n’en avais qu’une représentation très parcellaire. Je la limitais à la campagne, au Centre-Bretagne.

Quand la Bretagne a-t-elle resurgi chez vous ?
Dans les faits, j’y suis d’abord revenu en 1978. Après un an en Angleterre où j’ai vécu des trucs inimaginables. Il faut bien se rendre compte que j’étais passé, en quelques mois, de baba cool aux cheveux longs, à militaire à Djibouti avec les cheveux rasés, à punk en Angleterre en 1976 et 1977. Après ça, je reviens en Bretagne, à Pontivy, dans la cuvette. Étant le petit-fils du sénateur-maire, je n’ai pas gardé la crête, juste une petite mèche rouge en guise de souvenir. En réalité, j’étais largué. J’avais 19 ans. Plus tard, elle a vraiment resurgi lorsque j’en ai eu assez d’ouvrir des portes et de me prendre des coups d’horizon dans la gueule.

Quand vous êtes-vous senti Breton ?
Dès que je suis au bord de la mer en Bretagne, je suis Breton. Je suis Breton dans des villes comme Brest ou Lorient. J’ai un problème avec le Centre-Bretagne. C’est beau, magnifique même. Mais il m’a été difficile d’oublier mes années d’enfance. En revanche, dans le Nord-Finistère ou le Morbihan, je sais que je suis dans mon pays. Je me sens Breton.

Selon vous, c’est quoi être Breton ?
C’est aimer être face à la mer et aimer regarder l’horizon. Pour moi, c’est essentiel. Les lumières de la mer, c’est toujours incroyable. Et puis, être Breton, c’est aussi avoir cette faculté incroyable de refaire le monde à partir de notre petit pays.

Depuis un an, vous êtes adhérent au Parti Breton. Pourquoi ce choix ?
J’en ai discuté avec des amis, notamment Frank Darcel (ndlr, auteur et producteur). Beaucoup, beaucoup. J’ai trouvé chez eux une forme de sagesse et aussi de modernité. L’idée est simple. En Bretagne, tu as quelques-uns des plus gros industriels du pays, ils sont pétés de thunes, figurent parmi les plus grosses fortunes de France et se disent Bretons par-dessus tout. Même s’ils font des musées à Venise plutôt qu’en Bretagne, enfin passons. Ces gens-là devraient, comme aux États-Unis, avoir des fondations où travailleraient des universitaires bretons, avec des jeunes étudiants bretons ! Pourquoi ça ne se fait pas ? Il faut se poser la question. Nous sommes quatre millions et demi. Ce serait la possibilité d’une île. À nous d’être progressistes, à nous de nous doter de la possibilité de développer des talents. Il faut s’unir politiquement, ensemble. Être de gauche ou de droite, pour moi, ça n’a plus aucun intérêt. Ni pour la France ni pour la Bretagne. Il faut s’unir pour gérer l’enseignement, la recherche, la technologie, l’économie, l’industrie. C’est désespérant parce que la France ne le fait pas, mais à l’échelle d’une région, ça devrait être possible. Il y a tellement de choses à faire. L’autonomie, et non l’indépendance qui serait une connerie car un obstacle pour embarquer les gens au-delà de toute considération politique, au sein d’une Europe fédérale, ce serait formidable.

En 2011, vous avez parcouru la région pour votre DVD Lafesse Noz. Qu’avez vous appris de la Bretagne ?
Qu’elle était encore plus belle que je ne la connaissais, qu’elle possédait des lumières encore plus belles que je ne pensais. On a pris des petites routes et des chemins, on a atterri dans des culs-de- sac et dans des champs bordés de milliers de fleurs... Partout, elle était magnifique. Tout simplement.

Par Alexandre Le Drollec 

Photos Emmanuel Pain

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