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Qui Fait la Bretagne ?

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Le business du brezhoneg

01/12/2009
Tout le monde s’accorde désormais à reconnaître une valeur culturelle et patrimoniale à la langue bretonne. Peut-on cependant penser qu’elle pourrait également avoir une valeur économique ? Un examen du marché du travail en breton apporte en tout cas une nouvelle vision des choses.

“Parler breton ? Mais à quoi ça sert ?" La question, récurrente, a le don d’énerver les bretonnants. Ils parlent breton d’abord parce que ça leur plaît, parce que c’est une richesse culturelle, porteuse d’une vision du monde qui leur est chère. Pourtant, depuis quelque temps, une autre réponse se profile, qui prend à contre-pied les plus sceptiques et les plus utilitaristes : parler breton serait également un atout économique, une carte à jouer dans le monde du travail. “Aujourd’hui, le breton est une grande entreprise, puisqu’environ 1 250 postes y sont directement liés”, explique Meriadeg Vallérie de l’Office de la langue bretonne. Il y aurait donc dans la région plus de gens employés du fait de leur maîtrise du breton que de vétérinaires ou d’architectes par exemple ! Un véritable business du brezhoneg ? Ou le simple résultat d’engagements militants ? Éléments de réponse.
“Les trois quarts des postes concernent l’enseignement, concède Meriadeg Vallérie, mais d’autres secteurs commencent à se développer.” Claudie Motais est la directrice de Stumdi, un centre de formation continue qui propose des stages intensifs d’apprentissage du breton en six mois, par lesquels transitent une centaine de personnes par an. Elle confirme : “La plupart des stagiaires viennent dans l’optique de trouver un emploi ou de changer de métier. Les deux tiers se destinent à l’enseignement, mais de plus en plus d’autres voies se développent : les médias, les crèches, les maisons de retraite ou des postes de secrétariat demandent des compétences en breton”. Et la formule semble efficace, puisque Stumdi revendique l’un des meilleurs taux de placement des centres de formation continue en Bretagne, tous secteurs d’activité confondus : “75% de nos stagiaires ont trouvé un emploi six mois après la fin de leur formation, si l’on intègre dans ces statistiques l’entrée à l’IUFM ou l’équivalent pour les écoles privées ou Diwan”.
Si l’insertion professionnelle semble assez facile, c’est bien parce qu’il y a un net décalage entre l’offre et la demande : “Il y a un manque chronique de bretonnants”, constate Meriadeg Vallérie. Les filières d’enseignement bilingues ont toutes les peines du monde, à chaque rentrée, à constituer leurs équipes. Mais au-delà du secteur de l’école, le constat de manque est général. Olivier Roncin, directeur de la société de production audiovisuelle nantaise Pois Chiche Films, réalise nombre de séries et films en breton. Il confirme : “C’est un véritable problème de trouver des comédiens ou des techniciens (preneurs de son, scripts, monteurs) bilingues”.

Des convictions personnelles
Ces difficultés seraient aussi liées au retard des institutions dans ce domaine. Ainsi, Meriadeg Vallérie regrette que sur le site de Pôle emploi, il est impossible de préciser “breton" dans la case “langues maîtrisées”. Et les agents sont globalement peu au fait de l’évolution du marché du travail en langue bretonne. “À Pôle emploi, on va sûrement conseiller à une personne qui est aide maternelle de changer de voie, car il n’y a pas de travail. Pour les postes nécessitant le  breton, c’est exactement l’inverse”, explique Claudie Motais.
Est-ce à dire qu’un bretonnant au-jourd’hui ne peut pas être au chômage ? La question fait sourire les interlocuteurs. “Il faut en vérité avoir une double compétence, nuance Meriadeg Vallérie. Combiner la maîtrise de la langue bretonne avec d’autres savoirs professionnels.” Et il ajoute : “Ces postes, globalement présents dans le monde de l’enseignement ou celui de l’associatif, restent assez mal payés, souvent précaires.”
Mais qu’est-ce qui pousse des sociétés à employer des bretonnants et à utiliser la langue dans leur activité ? “C’est avant tout une conviction personnelle”, explique Olivier Roncin. Le producteur, après une carrière parisienne, est revenu en Bretagne avec “la certitude que, soit la langue bretonne a une existence audiovisuelle, soit c’est une langue morte”. C’est donc d’un œil plutôt bienveillant qu’il a examiné les projets que de jeunes comédiens motivés lui ont présentés. Pourtant, Olivier Roncin précise : “J’ai un conseil d’administration, des banquiers, à qui je dois rendre des comptes. Et à chaque fois, sur une production audiovisuelle, ce sont des grosses sommes qui sont engagées”. Chaque projet, de la série déjantée Leurenn Bzh à l’émission pour enfants Dibikouz, est donc “viable économiquement”, coproduit par des chaînes comme TV Rennes et soutenu par le CNC (Centre national du cinéma) ou des collectivités, surtout la Région.
Viable économiquement, l’utilisation de langue bretonne peut-elle être même un “plus”, générer une vraie plus-value ? Steven Guéguéniat est le gérant d’Ouestélio, une entreprise spécialisée dans l’impression numérique qui réalise 1,5 M€ de chiffre d’affaires et emploie 17 salariés à Brest. Depuis le passage d’André Lavanant, le précédent gérant qui fut aussi président du réseau d’écoles Diwan, Ouestélio communique en français et en breton : site Internet, documents de présentation… “Ce n’est pas toujours un fer de lance du développement de l’activité, mais cela donne une image différente des autres et véhicule un fort capital sympathie. Cela rapporte quelques clients, même si cela ne double pas le chiffre d’affaires”, explique-t-il. En tout cas, cet intérêt pour la langue bretonne a incité l’entreprise à développer une activité originale : l’impression de livres à la demande. Ce procédé, permettant de produire des tirages à petite échelle, correspondait parfaitement aux besoins de l’édition en breton. “Aujourd’hui, cette activité représente 20% de notre chiffre d’affaires”, décrit Steven Guéguéniat.

Une forme d’éthique
Autre exemple, à Rostrenen. Erwan Puillandre gère la structure chargée de commercialiser en Bretagne les pompes à chaleur produite par Géothermie Confort. L’entreprise emploie 50 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 3 M€. “Dès l’origine, en 1992, le fondateur, pourtant originaire du sud de la France, s’est investi dans la culture bretonne et a privilégié l’embauche de bretonnants”, raconte-t-il. Internet, signalisation du site, documents promotionnels… Tous les supports de communication sont bilingues. Un choix militant certes, guidé par l’envie de rendre la langue “présente dans la vie publique”. Mais le responsable va plus loin, en invoquant aussi un “plus” pour son image : “Cela apporte quelque chose à l’entreprise. Il n’y en a pas beaucoup qui utilisent la langue bretonne, et certains clients viennent nous voir, nous, grâce à cette particularité. C’est plutôt bien vu, même par les non bretonnants.” Erwan Puillandre rapporte ainsi cette anecdote : “Quand nos chargés d’affaires ont reçu les plaquettes de promotion bilingues, ils ont d’abord été un peu réticents. Ils nous disaient : ah vous, les Breizhou… Et finalement, devant l’accueil qui leur a été fait, ils en sont devenus fiers, fiers d’être différents. Cela leur a même donné envie, et on en entend certains dire qu’ils s’y mettraient bien… Ils voient qu’on peut travailler, et bien travailler, en utilisant la langue bretonne”.
Alors, entre motivation militante et choix économiques, la réponse est en fait nuancée. Elle s’inscrit dans l’air du temps, selon Steven Guéguéniat, le gérant d’Ouestélio : “Aujourd’hui, les entreprises ont toutes une charte d’éthique, de développement durable. C’est sans doute une forme de militantisme, mais qui arrive dans le monde économique. Utiliser la langue bretonne, c’est une volonté d’avoir une éthique différente, que l’entreprise soit profitable mais pas seulement, qu’elle fasse aussi du développement durable et de l’ethno-diversité.” En tout cas, pour Claudie Motais, la directrice du centre de formation Stumdi, cette évolution du regard porté sur la langue ne peut qu’être positive pour son développement : “Les gens sont de plus en plus à l’écoute, car ils se rendent compte que cela peut être un véritable atout économique. Et ça, c’est un argument qui fonctionne beaucoup mieux que la simple affirmation : Il faut sauver la langue !"

par Maiwenn Raynaudon-Kerzerho

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