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Irène Frain : “Un écrivain est en colère contre le réel”

Dans son dernier livre, La Fille à histoires, la romancière plonge encore un peu plus dans les méandres de son enfance pour mettre à vif sa relation conflictuelle avec sa mère. Une enfance lorientaise en huis clos d’où la petite Irène s’échappe par la grâce de la lecture et de l‘école...

Bretons : Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi ressentez-vous ce besoin ?

Irène Frain : J’écris sous un sentiment d’urgence : un sujet s’impose à moi. C’est assez vertigineux parce que je me dis que ce n’est pas parce que ça m’intéresse que ça va intéresser les autres. Et quand je décide d’écrire un livre, je sais que je vais entrer en quelque sorte en religion. Ce n’est pourtant pas ça qui me gouverne, c’est tout simplement que je ne peux pas faire autrement. Il m’est arrivé de récuser des éditeurs parce qu’ils me proposaient des commandes, des choses qui ne me correspondaient pas. C’est un sentiment d’urgence, une vérité qui se fraye un chemin et qui réclame des mots. Il se trouve que j’ai beaucoup réfléchi à cette question : Pourquoi les mots ? Peut-être que si j’avais été douée pour la danse, cela aurait été la danse. Ou la peinture, la musique si j’avais eu des dispositions particulières pour ces autres façons de sublimer la réalité. Car je crois qu’un écrivain, comme tout artiste, est quelqu’un qui n’est pas content du réel. Il est même en colère contre le réel. Il y a plusieurs façons de s’en accommoder. Soit le mettre en accusation, et ça peut aller très loin dans la violence chez un certain nombre d’artistes au cinéma ou par tous les arts que vous pouvez imaginer. Soit par l’embellissement, le rêve, l’évasion, l’onirisme, le fantastique, la gamme est absolument inouïe. Je crois aussi que chez un artiste, quel qu’il soit, il y a une soif de liberté, c’est-à-dire que l’une des parties de sa colère, de son mécontentement contre le réel, c’est que la réalité est faite de contraintes. L’une des contraintes impossibles à surmonter étant l’anéantissement par la mort, et même les artistes ont cette prétention de vouloir conjurer la mort.

Le titre du livre est très joli : La Fille à histoires. C’est vous qui l’avez trouvé ? Tout de suite ?

Non, mon premier titre était : Elle s’en ira en écrivant. Mais l’éditeur a trouvé que c’était difficile à mémoriser. Il m’a donné quarante-huit heures pour trouver un autre titre. J’ai trouvé celui-là. Ce qui me passionne, c’est le mot histoires. Histoire est le mot en français qui a le plus de sens différents. La Fille à histoires, ça veut dire la fille qui crée des problèmes, mais c’est aussi la fille qui vit de ses histoires. Après avoir été prof, j’ai gagné ma vie en écrivant des histoires. C’est aussi un terme de journalisme. Tout est récit dans la vie. Et puis aussi – et là, c’est l’ancienne prof de grec qui parle –, j’adore le mot histoire car il a donné toute cette richesse d’expressions : Ah, quelle histoire ! Etc. Le premier sens, nous le devons à l’inventeur de l’histoire, qui est Hérodote, qui a écrit Historia, sur les origines des guerres gréco-perses. L’étymologie du mot historia, c’est : je sais parce que j’ai vu. L’historien, ça veut dire le témoin.

Là, vous racontez notamment la folle histoire de votre prénom…

J’avais toujours reniflé qu’il y avait un secret de famille, un secret à propos de ma naissance. Grâce aux archives de mon père, j’ai eu des indications. Je n’aurais jamais dû porter le prénom que je porte puisque mon père avait fixé les prénoms de filles et les prénoms de garçons. Arrivant en troisième position, je devais m’appeler Martine. Or je m’appelle Irène. D’autre part, on donne aussi les prénoms des parrains et marraines comme second et troisième prénoms. Et dans mon cas, c’est le prénom d’une morte, qui est ma grand-mère. Ce prénom d’Irène vient de nulle part. Sauf qu’avec les carnets de mon père, j’apprends que ce prénom était celui d’une femme qu’il avait aimée avant la guerre.

 

 

Retrouvez la suite de cet entretien de 5 pages dans le magazine Bretons n°135 d’octobre 2017.

 

 

 

 

 

 

 

La Fille à histoires, Irène Frain,
Seuil, 272 p. 18 €

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