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René Ruello, le retour du patron

Article paru dans le magazine Bretons n°101 de septembre 2014 - Président du Stade Rennais de 1990 à 1998, puis de 2000 à 2002, René Ruello reprend une fois encore les manettes du club dont il est désormais coactionnaire aux côtés de la famille Pinault. Fondateur du groupe agroalimentaire Panavi, le sanguin Merdrignacien ambitionne de transformer le moribond Stade Rennais en Manchester United breton...

Par Benjamin Keltz – Photos Gwénaël Saliou

 

Il suffit d’une métaphore. Une simple comparaison entre un stade de football et une église pour déverrouiller sa mine renfrognée. René Ruello se détache du fond de son fauteuil, plante ses coudes sur ses cuisses et joint religieusement ses mains devant sa bouche pour masquer le sourire complice qu’il esquisse. “Le football représente bien plus qu’un simple sport pour notre société. Un stade est à la fois un théâtre, un temple, une église, une arène…”, surenchérit-il sans un regard pour son téléphone portable, un modèle du milieu des années 2000, qui ne cesse de vibrer sur la table basse de son bureau du centre d’entraînement rennais. Pour appuyer son argumentaire, il pointe du doigt une photographie suspendue au mur. Dessus, une foule de supporteurs envahit la pelouse du stade de la Route de Lorient pour fêter la qualification du club de la capitale bretonne en finale de la Coupe de France 2014. Le fondateur du groupe agroalimentaire Panavi s’avance jusqu’au rebord de son siège pour entrer dans le cercle de la confidence : “La corrida est l’une de mes passions. J’aime cette ambiance d’arène dans laquelle le torero défie l’animal. Sur un terrain de football, on ne met pas à mort l’adversaire mais on cherche aussi à le dominer. À le terrasser pour triompher !” Exaspéré par ce Stade Rennais sans panache qui se laisse encorner, à l’image de la finale de la Coupe de France 2014 face à l’En Avant de Guingamp, il a accepté de reprendre du service au sein de son club de cœur. François Pinault, l’actionnaire unique, s’est plié aux conditions de celui qui fut président de l’entreprise rennaise de 1990 à 1998, puis de 2000 à 2002 : une entrée au capital assortie d’un droit de préférence sur les parts de la famille Pinault en cas de revente du club, ainsi que les pleins pouvoirs pour “construire un club durable avec une âme”. Lorsqu’on fait remarquer à René Ruello que son ambition ressemble à celle de ses prédécesseurs, le gaillard de 65 ans hausse les épaules. Lui compte “vraiment se donner les moyens” d’y arriver. Comment ? “Avec beaucoup de travail et surtout de l’intransigeance. Ici, on est au Stade Rennais. Je serai là pour recadrer ceux qui s’égarent. Le foot n’est pas le monde des Bisounours !”

La loyauté, clé du succès

“Ruello”, comme il se présente à la moindre poignée de main, a de l’ambition. Il ose rêver à haute voix de Champions League et défend les atouts de son club : une histoire, bien que dénuée de palmarès, des moyens financiers, des cadres compétents, une région et une identité à incarner, un public fidèle en manque d’émotions… Son modèle de développement ? Manchester United. “Lorsque Alex Ferguson arrive en 1986 à Manchester, le club végète en milieu de tableau de Premier League. L’entraîneur est décrié. Le président le soutient, persuadé qu’avec lui le club peut grandir en s’appuyant sur une génération de joueurs du cru comme Butt, les frères Neville, Keane, Giggs, Scholes, Beckham… La suite ? Huit titres de champion d’Angleterre”, martèle-t-il avant de rappeler la qualité inexploitée du cru 1986 du centre de formation rennais comptant Yoann Gourcuff, Stéphane Mbia, Romain Danzé, Sylvain Marveaux, Moussa Sow… Voilà le plan de route qu’il comptait appliquer au début des années 2000 en enrôlant Christian Gourcuff, finalement remercié après une saison à la tête de l’équipe. Ce limogeage “ronge” encore René Ruello fautif de “ne pas avoir mieux protégé” le technicien breton. “René fonctionne au feeling avec les gens”, explique son ami, Marcel Rogemont, député PS rennais. “Si vous êtes un proche ou un collaborateur fidèle, il restera à vos côtés.” René Ruello opine et prône la loyauté comme l’une des clés de sa success-story débutée en 1985, année de la fondation de Panavi. Cette société de viennoiseries industrielles implantée à Torcé, à quelques kilomètres de Vitré, s’est muée en mastodonte de l’agroalimentaire français. Panavi affiche 307 M€ de chiffre d’affaires, emploie 3 000 salariés et consomme 5% de la production française de beurre… En 2008, le stakhanoviste a revendu son empire à prix d’or à un groupe belge, quelques semaines avant la flambée du prix des matières premières. Ses anciens salariés regrettent ce “meneur d’hommes, froid et autoritaire mais paternaliste”. Nicolas Garot, responsable syndical FO, synthétise les souvenirs de ses collègues : “Un jour, il pouvait pousser un coup de gueule contre un de ses employés. Le lendemain, si ce même salarié lui faisait part d’un problème, même d’ordre personnel, Ruello tentait de régler la situation”.

René Ruello, Président du Stade Rennais – par Gwénaël Saliou

Des colères et des frasques

Omniprésent, omnipotent, intrusif… Le manager veut tout savoir et tout contrôler. François Denis, fidèle capitaine du Stade Rennais dans les années 1990, confirme: “Tous les dimanches matins, il me téléphonait pour débriefer le match. Ensuite, il contactait les autres joueurs. Il savait transcender et fédérer le groupe. L’équipe l’écoutait sans broncher”. Lorsque René Ruello parle, on écoute sa voix claire mais ferme. Le président du Stade Rennais est aussi légitime à décrypter l’évolution du cours du blé que la tactique du 4-4-2. Des souvenirs des années 1960-1970 et de sa carrière d’attaquant vif de deuxième division. Formé au Stade Rennais, René Ruello a même inscrit quelques buts sur la pelouse de la Route de Lorient scellant ainsi son attachement viscéral au club rennais. “À la fin des années 2000, Pascal Praud m’a appelé pour évoquer le FC Nantes. Le club se portait mal. Son propriétaire souhaitait s’en débarrasser. Il m’a alors proposé de le racheter”, s’étrangle-t-il. “Comment aurais-je pu accepter, moi qui ai porté les couleurs rennaises ?” Le monde du football a depuis oublié ses coups de rein d’attaquant. Pas ses coups de sang de dirigeant. L’énumération de ses frasques des années 1990 l’agace autant qu’elle l’amuse. Le cerbère du Stade Rennais insiste pour “recontextualiser” ses colères. Si Guy Roux n’avait pas bloqué le thermostat des radiateurs du vestiaire rennais afin de transformer le local en sauna, il n’aurait pas fracassé à coups de pied une des portes du stade auxerrois. À l’entendre, il n’aurait jamais bousculé d’arbitres si ces derniers avaient dialogué et, parfois, reconnu leurs erreurs. “Si, aujourd’hui, je faisais la moitié de tout cela, je serais suspendu à vie. Depuis, je me suis assagi”, jure-t-il, le sourire aux lèvres. “Ma secrétaire avec laquelle je collabore depuis trente ans me décrit bien. Elle dit que je m’énerve pour des choses futiles mais reste calme lors des coups durs.”

Dévoreur de livres

Si les médias français espèrent tenir un bon client capable d’animer la Ligue 1, le sexagénaire douche leur espoir. Il n’ira pas “faire le mimile” sur les plateaux télé parisiens. Ce qui l’intéresse, c’est d’être ici. Au centre de son terrain de jeu breton qu’il n’a jamais quitté sauf pour monnayer ses talents de footballeur à La Rochelle ou pour quelques parties de pêche en Écosse ou en Irlande. Comment expliquer un tel attachement ? Ce dévoreur de livres, capable de citer Ernest Hemingway ou Alfred de Vigny, se contente d’un laconique “parce que je m’y sens bien”. Roublard, il sait que parler de ses racines bretonnes l’amènerait à se dévoiler. Il décrit alors son enfance de fils de boulanger à Merdrignac, ville où il vit aujourd’hui dans un manoir embrassé par un parc de plusieurs hectares, à l’aide de quelques mots clés : “Les copains qui en sont toujours, le début de la télévision, la période de foire, les jeux dans la forêt”. Quid de son passage au lycée Saint-Martin de Rennes ? Son visage se referme. “J’ai intégré cette école à l’âge de 10 ans alors que je parlais un patois teinté de gallo et de français. Mon intégration a été difficile”, grimace-t-il. “Lorsque mes parents me déposaient devant la grille de l’établissement, je savais que je ne les reverrais pas avant plusieurs semaines lors des vacances scolaires…” L’entrepreneur continue de raconter sa vie d’avant Panavi comme s’il lisait son CV : un baccalauréat, quelques mois de la fac de droit, une formation d’arts et métiers, quelques saisons de footballeur, un job dans la banque pendant huit ans, une première tentative entrepreneuriale dans le business des plantes médicinales… René Ruello fait finalement voler ses bras en l’air pour chasser ses souvenirs “de vieux combattant”. Il préfère parler au présent. Ceux qui le croyaient en préretraite depuis la vente de son entreprise se fourrent le doigt dans l’œil. René Ruello continue de calibrer sa montre avec un quart d’heure d’avance afin d’éviter d’être en retard. En vain. L’entrepreneur navigue toujours dans le maelström des affaires. Il multiplie les acquisitions immobilières sur la Côte d’Émeraude, s’est offert un hôtel-restaurant de luxe à Dinard, mise sur le marché “délicat” de l’exploitation forestière… Difficile de jauger l’ampleur exacte de son portefeuille d’affaires confié à son fils aîné, Pierre. René Ruello garde néanmoins la main sur sa dernière lubie : le cinéma. L’habitué de Le Failler, la librairie historique du centre-ville rennais, dégaine le scénario de Bertrand Blier. Existe en blanc, film noir, une adaptation d’un roman du réalisateur des Valseuses que Ruello projette de financer. Ce document d’une centaine de pages lui a été recommandé par Sylvie Pialat, productrice longtemps pressentie pour une récompense cette année à Cannes. “Vous la connaissez ?”, s’enquiert-il. “C’est quelqu’un de bien. Le matin de la cérémonie, je l’ai appelée pour l’encourager. Elle commençait à y croire. Finalement, le jury a récompensé quelqu’un d’autre…” Ne jamais s’emballer avant de soulever un trophée. Le patron du club de foot le plus shakespearien de la Ligue1 sait combien la réussite dépend d’un impalpable cocktail de travail, d’exigence, de patience et de chance. Une alchimie qu’il compte stabiliser au plus vite afin d’imposer le Stade Rennais en matador du foot breton.

 

Cet article est paru dans le magazine Bretons n°101 de septembre 2014.

 

 

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