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Rozenn Milin : “Le breton est en danger de mort”

01/12/2009
Depuis juin 2008, à la tête du programme Sorosoro, financé par la fondation Chirac, l’ancienne directrice de TV Breizh collecte et conserve sous forme audiovisuelle une trace des langues menacées. Environ 3 000 langues seraient en péril dans le monde, dont le breton.

Le Monde a consacré un dossier sur la disparition irréversible de milliers de langues dans le monde. Et pas un mot sur le breton.
Rozenn Milin : Il y a 3 000 langues en péril dans le monde. Et quoiqu’on en dise, ce ne sont pas les mêmes enjeux. Le breton est en très grand danger de mort. C’est-à-dire que le breton va mourir en tant que langue de communication de masse, c’est déjà en cours. Mais c’est une langue extrêmement renseignée, décrite, documentée par des textes, de la vidéo, des enregistrements sonores. Même si la langue mourrait demain, si on voulait la ressusciter dans cent ans, on pourrait le faire, parce qu’on a tout ce qu’il faut pour. Les langues dont Le Monde a parlé, ce sont des langues qui n’ont ni trace écrite ni documentation. Et quand le dernier locuteur meurt, on perd un pan entier de la connaissance du patrimoine universel. On n’est pas sur le même niveau d’urgence.

Comment est née l’idée de préserver ces langues en danger ?
Je suis moi-même une locutrice de langue en danger. J’ai été élevée de façon bilingue dans un milieu bretonnant. Je sais de quoi je parle. Ça m’a amené à réfléchir à cette question de la langue. J’ai pu constater qu’on retrouvait, aux quatre coins de la planète, certains phénomènes d’acculturation et de honte, pas seulement quand on interdit à une population de parler sa langue mais quand on lui donne honte de ce que cette langue et cette culture véhiculent. Ça a des conséquences qu’on ne mesure pas encore complètement, comme le suicide, la violence sociale, l’alcoolisme… qu’on retrouve aussi bien chez les Aborigènes que chez les Inuits…

Et en Bretagne ?
Aujourd’hui, la Bretagne est allée beaucoup plus loin dans l’acculturation. On a donc dépassé ce stade-là. Il n’empêche que des études ethno-psychiatriques ont montré que l’acculturation avait certainement quelque chose à voir dans le fort taux de suicide en Bretagne (ndlr : une affirmation à relativiser, voir Bretons n° 48) , le fort taux d’alcoolisme, le fort pourcentage de lits en hôpital psychiatrique par habitant… On constate des similarités dans ces phénomènes. Je trouve ça scandaleux qu’on les laisse se produire. Pour l’avoir vécu moi-même dans le milieu dont je viens, je pense fondamentalement qu’il faut préserver la diversité culturelle. Rien ne me fait plus peur que d’imaginer un monde uniforme culturellement.

Comment préservez-vous cette diversité ?
Le programme compte trois volets. Pour le volet patrimonial, on travaille avec des linguistes et des anthropologues qui décrivent et renseignent ces langues qui, faute de trace écrite, ne sont pas en danger de mourir mais de disparaître. La course contre la montre est lancée. On accompagne ces spécialistes pour filmer le travail qu’ils défrichent. Numérisés, stockés et classés, ces documents sont préservés pour les générations futures. Le deuxième volet concerne la sensibilisation et la vulgarisation de la diversité culturelle et linguistique auprès du grand public, via le site Internet sur lequel se trouvent des textes, des cartes interactives, des vidéos… Le troisième volet, concernant l’aide à la revitalisation des langues, par manque d’argent, n’a pas encore été mis en œuvre.

Vous parlez d’une course contre la montre. La situation est-elle si préoccupante ?
C’est une hécatombe. Sur les 6 000 langues sur terre, 3 000 vont probablement disparaître au cours du siècle. D’après l’Unesco, une langue meurt tous les quinze jours.

Pourquoi faut-il s’en préoccuper ?
Car il faut préserver des connaissances et des savoirs qui ne sont véhiculés que dans ces langues menacées et que l’on risque de perdre à tout jamais, comme l’utilisation de la flore dans la pharmacopée par exemple. C’est une vision du monde, une cosmogonie, une mythologie, une façon d’expliquer la vie.

Qu’une langue naisse, se développe, puis meure, n’est-ce pas normal ? Et même si c’est alarmant, est-ce néfaste ?
Je ne partage pas cette idée, car ce serait accepter d’aller vers un appauvrissement général. Aujourd’hui, une langue qui meurt n’est pas remplacée. En Bretagne, quand une vieille personne qui parle breton meurt, elle n’est pas remplacée par un nouveau locuteur. Il n’y a pas de renouvellement des langues. Si on amorce cette machine de la perte, on peut se dire qu’un jour on ne parlera plus que trois langues dans le monde. C’est l’enjeu de la diversité. C’est comme l’uniformité architecturale, je pense que personne n’en veut. Personne n’a envie que Notre-Dame de Paris soit remplacée par un immeuble carré. Michel Launey, un linguiste, dit : “Une langue vaut bien une cathédrale”.

Quels sont les facteurs de disparition des langues ?
On en dénombre trois. Le meurtre d’abord, à savoir l’extermination des populations physiquement, victimes de génocide, de maladies apportées par les colons… Quand une population est décimée, sa langue disparaît avec elle. Ensuite, il y a l’interdiction de parler la langue, liée à la volonté nationaliste de beaucoup d’états de souder la nation autour d’une langue. Ce qui a été pratiqué par la France, et ailleurs dans le monde. Chez les Punus, au Gabon, les instituteurs utilisaient le symbole. Un enfant surpris à parler sa langue devait porter autour du cou une tête de singe. À son tour, il devait surprendre un autre enfant. À la fin de la journée, celui qui le portait était puni. En Bretagne, c’était un sou percé, un sabot, une queue de vache. Ça a été un traumatisme pour beaucoup d’enfants. Ce sont les mêmes politiques qui ont été appliquées. De la tête de singe à la queue de vache, on renvoie au cliché de la “ploucrie”, de la honte… Et puis, il y a l’abandon de la langue par les populations elles-mêmes qui cessent de transmettre car elles en ont honte. Ces populations ont été elles-mêmes traumatisées par l’interdiction,et pensent que monter dans l’échelle sociale passe par l’oubli de sa propre langue et de sa propre culture qu’elles considèrent comme un obstacle à la promotion sociale.

Quand estime-t-on qu’une langue est en danger ?
Les facteurs d’évaluation de la vitalité des langues sont nombreux : le nombre de locuteurs, leur âge, la transmission d’une génération à l’autre, l’utilisation de la langue dans les domaines public et privé, les politiques linguistiques, etc.

D’après ces critères, comment se porte le breton ?
Mal. L’Unesco considère que le breton est une langue sérieusement menacée.

Alors pourquoi s’occuper de langues d’Amazonie et pas du breton ?
Tel qu’a été établi notre programme, on se préoccupe pour le moment uniquement de langues qui vont disparaître, et non pas des langues en danger de mort. Il y a là une différence fondamentale. En Bretagne, au Pays Basque, en Alsace, en Corse… des militants travaillent à sauver leur langue. Ils ont les outils pour, et font tout ce qu’ils peuvent de façon exemplaire. Mais que peut-on faire de plus ? Ce dont ont besoin les militants des langues régionales de l’Hexagone, c’est de décision politique et d’argent pour former des enseignants, pour faire des médias dans leurs langues. Nous n’avons ni l’argent ni l’influence nécessaires pour aider ces langues-là. Ce n’est pas sur ce terrain que l’on se place. Je ne vois pas comment les aider davantage, si ce n’est en leur donnant une visibilité, ce que l’on fait sur le site.

Le breton est donc sérieusement en danger, mais on ne peut rien faire ?
Je n’ai pas dit qu’on ne pouvait pas. Mais nous, à Sorosoro, on ne peut pas. Ce n’est pas là qu’on est utile. Le breton est en grand danger, ça me fait mal aux tripes. Mais il faudrait des décisions politiques et beaucoup d’argent. Et il faudrait surtout que les Bretons le veuillent. Je connais des militants bretons qui n’ont jamais appris la langue. On ne peut pas crier et réclamer une place pour sa langue si on n’est pas fichu de l’apprendre soi-même. Il faut être cohérent.

Le programme Sorosoro est financé par la fondation Chirac. Alors qu’il était président de la République, il n’a pourtant rien fait pour aider les langues régionales en refusant de ratifier la charte européenne des langues régionales ou minoritaires.
Il a évolué sur le sujet. Je l’ai même entendu sur France Inter tenir un discours très favorable aux langues régionales. Et si la fondation Chirac est d’accord pour donner de l’argent à une cause que j’estime noble, j’en suis ravie et je ne vais certainement pas refuser cette aide.

Mais si la France ratifiait cette charte, les langues régionales ne seraient-elles pas moins fragiles ?
C’est un pas supplémentaire. Mais tellement insuffisant. Il faudrait une telle volonté d’une part politique, et d’autre part de la population. Toutes les décisions politiques et tous les millions qui pourraient être octroyés ne suffiront pas si les gens n’en ont pas envie.

Vingt-cinq langues meurent chaque année. Que deviendrait le monde si on ne parlait qu’une seule langue ?
J’espère que je serai morte avant. Je n’ai pas envie de ça. Vous imaginez si tout le monde parlait la même langue ?

Quelques-uns pensent que les relations seraient plus simples…
Non. Car si on arrive à ça, ça veut dire qu’il y a eu imposition parfois violente d’une langue, d’une culture sur une autre. Les gens opposés à la diversité linguistique pensent qu’elle est source de conflits. Pourtant l’un des conflits les plus meurtriers du 20e siècle s’est déroulé au Rwanda, un pays qui se caractérise, en Afrique, par son monolinguisme. À l’opposé, le Vanuatu, un petit état du Pacifique, est l’endroit au monde où il y a la plus grande diversité linguistique avec une centaine de langues pour 200 000 habitants. Et on n’entend jamais parler de conflit. On ne peut pas en tirer de conclusion à l’emporte pièce, mais c’est un indicateur. Je pense que les gens habitués à vivre dans un environnement où il y a des différences culturelles le vivent pacifiquement car il y a une obligation de communication. Dans les endroits où des langues majoritaires oppriment des langues minoritaires, ça donne lieu à du ressentiment. Qui dit ressentiment dit, qu’à un moment donné, le couvercle de la cocotte-minute explose. Il est fondamental pour les décennies et les siècles à venir de préserver la diversité dans son ensemble.

propos recueillis par Gwénaëlle Loaëc

COMMENTAIRES

DeCommentaire

paul.Drouet
26/09/2013

Chère mme Gwenaelle
Je suis également un défenseur des langues en perdition . Je suis en train d´apprendre le breton .
Dites moi où je peux trouver des journaux en langue bretonne? paul.drouet@web.de
trugarez bras

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